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Pas bouger !

أضيف بتاريخ ٠٩/٢١/٢٠١٧
Paul Castella


Ma canne, Jeanne, aux dessins familiers, repose au coin de ma chambre d'hôpital, immobile, tranquille. Elle est en stand-by, en attendant de reprendre du service. Peinarde. D 'où elle se trouve, elle pourrait voir l'attache qui fixe mon pied au fer du lit, comme l'anneau rivé à la cheville des forçats. Elle est est en quelque sorte chargée de veiller sur mon immobilité.
 
« Pas bouger ! » Je revois la main de l'enfant posée à plat sur la table et la férule du maître s'abattre en cinglant sur ses doigts. C'était au cinéma. Mais j'ai toujours été très fort en empathie. Pendant toute la scène, ma main est restée paralysée sur l'accoudoir. Et j'ai fermé les yeux pour ne pas voir la suite. Je ne connais rien de plus atroce à regarder qu'un condamné à mort ficelé à un poteau face au peloton d’exécution. Mourir n'est pas le pire du supplice. Je me souviens aussi de mon horreur à découvrir que le guillotiné était attaché à plat-ventre sur une planche basculante, dont la fin de course déclenchait la chute de la lame. Ce que nous avons fait, aucune bête au monde ne l'aurait fait.
 
En bien aussi. Les animaux ne se soignent pas. Ils n'ont pas de personnel médical. Une patte cassée et la bête, abandonnée, agonise dans l'indifférence. C'est la loi de la nature. A la respecter, je serais mort sur un talus, au bord de la voie express, entre Sidi Moukhtar et Chichaoua. Des gens témoins de l'accident ont appelé des secours ; pompiers et gendarmes se sont occupés de moi, de mes affaires et même de la carcasse de ma voiture. Ce que Darwin avait repéré après publication de l'Origine des Espèces était que l'avantage de l'espèce humaine sur les autres ne tenait ni à sa vigueur, ni à sa rapidité, si à son adresse à tuer, ni à rien qui justifie la loi du plus fort, mais au contraire à son extraordinaire faculté de secourir le faible. Peu d'espèces, sinon peut-être le loup et quelques cétacés, possèdent cette qualité. Certes, beaucoup d'instincts mammifères cruels subsistent chez l'homme, témoins de nos lignages génétiques, pourtant ce qui fonde en tant que telle la nature humaine n'a rien à voir avec la violence ou la force, mais avec l'empathie. C'est ce qui nous pousse à défendre le faible, à aider nos semblables en difficulté, à accorder notre soutien à ceux qui ne pourraient survivre seul, à soigner les malades, à héberger les sans-abris, etc. Dans aucune culture, il n'existe de valeur morale qui justifierait de passer à côté d'un blessé sans même lui prêter attention. Un groupe d'individus qui ne respecterait que la loi du plus fort n'aurait d'autre destin que de disparaître, par élimination successive des faibles. C'est ce qui est arrivé maintes fois dans l'Histoire.
 
Sortir du coma, allongé sur le dos, en train d'être installé sur un brancard, bardé de perfusions, et voir plein de gens qu'on ne connaît pas vous regarder vous réveiller, est une expérience étrange. J'avais encore le souvenir vague de tenir mon volant et de tenter de garder la position de mon véhicule entre les limites de la route. Impression de flotter dans un jeu vidéo en 3D. Puis plus rien. Pas de choc, pas de basculement. Rien. Comme si je m'étais soudain endormi. Ou comme une mort brutale. Du réel au néant sans voie de passage. Et le retour. Voilà le bizarre. De nulle part. Sans transition. Comme si je m'étais assoupi la veille dans ce véhicule inconnu et j'y avais dormi d'une traite, sans rêver. « Je suis le directeur de l'hôpital de Chichaoua, me dit un homme dans l'encadrement d'une portière. Vous êtes dans une ambulance ». J'ai déjà entendu cette phrase. Au cinéma. Elle signifie : accident grave, coma, blessure. Et c'est à moi que ça arrive. Merde. Je vais rater mon rendez-vous pour la chimio.
 
On me conduit à la Polyclinique de Marrakech, gratuite pour les assurés à la Sécu française. L'ambulance a des suspensions en piteux état. Malgré les drogues dont on m'a bourré, chaque secousse m'arrache des gémissements. Par un coin de fenêtre, je peux voir en contre-plongée défiler le sommet des lampadaires et le haut des immeubles. Comme on a pris la nationale, il y a beaucoup de bus et de poids-lourds. Beaucoup de bruit. Heureusement, on n'a pas branché la sirène. Seulement un klaxon à la voix rauque qui dit de dégager. Je me suis réveillé de rien pour vivre une sorte de cauchemar. Je ne puis plus bouger. Ma jambe gauche, qui ne fait atrocement souffrir, est bandée serrée, prisonnière d'une espèce de gangue.
 
Quand l'auto s'est arrêtée, la porte arrière s'est ouverte et j'ai vu mes amis de Marrakech, inquiets, qui scrutaient l'intérieur de l'ambulance. Visages aimés de gens qui m'aiment. Miel dans le cœur. La vie me reprenait. Mains serrées, caresses, regards croisés. Le néant m'a quitté. Puis on m'a trimbalé dans les couloirs gris et aseptisés, introduit dans l'anneau du scanner, diagnostiqué, pansé, transfusé, et je me suis endormi. D'un sommeil sous analgésique, bercé par la morphine.
 
Depuis déjà vingt jours, je suis immobilisé. Pas bouger. Les poids qui m'étirent la jambe me tirent. Évidemment. Je dors mal sur le dos. Obligé de manger à ras du plateau, le menton sur le bord de l'assiette. Je pisse dans un urinal et pour les selles on me glisse sous le bas du dos une sorte de grande pelle en plastique qu'ils appellent « bassin ». Le personnel soignant, dans l'ensemble, est admirable. Surtout quand il s'agit de faire ma toilette. J'ai l'impression de faire ressurgir de mon amnésie infantile les souvenirs enfouis de celle que me faisait ma maman dans le lavabo. La gentillesse de ces femmes, même si c'est leur job, me remplit de gratitude.
 
Pour le reste, après une visite de la maréchaussée afin de signer des procès-verbaux, j'ai appris qu'en fait mon auto avait subi un choc violent à l'avant-gauche, ce qui explique la fracture de ma hanche, ainsi que l'ouverture des air-bags. Par contre, elle n'a pas fait de tonneau. D'après le gendarme, j'aurais sans doute heurté quelque chose de dur, peut-être un animal. Le coma ne serait donc pas la cause de l'accident, mais l'inverse. Sans savoir pourquoi, je trouve ça plutôt rassurant.