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Rachid Zaki
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Les mots oubliés, des maux indélébiles : (Episode 3) Nike Chrajem  11/07/2005
Ah le bon vieux temps ! Ma mère voulait toujours que je porte des sandales en plastique blanches. La HONTE ! Moi c’est les vertes que je voulais. Mes sandales climatisées qu’on appelait affectueusement "Nike chrajem"
P.S : Rarement un article commence par un P.S. Mais lorsqu’il s’agit de parler du RAJA et du WAC, il faut bousculer un peu les règles. Qui s’y frotte s’y pique ! Que les widadis qui liront ce billet ne se sentent pas visés. Le RAJA. C’est juste un prétexte pour raconter un moment "difficile" de mon enfance. Rassurez-vous. ! Je ne joue plus au foot. Je vois rarement un match de foot. Mon propos n’a donc rien de chauvin. J’aime bien Hamou Mouhale et il joue à la Hassania d’Agadir. Vous voyez ?

Enfant j’étais un excellent joueur de foot. Mon idole était Abdelmajid Dolmy, le maestro du Raja de Casablanca.
Je ne me rappelle pas le jour où j’ai décidé de me convertir au "rajawisme" (le foot est une vraie religion pour des milliards de personnes dans le monde), de faire partie de "jomhour lmagana, Levis ou lbanana".
Natif de Hay Mohammadi, j’étais plutôt fan du TAS (Itihad Athlétic Sport). Equipe au grand passé mais actuellement déchue.
Mais pour faire sa place à Caza à l’époque, il faut choisir son camp. Vert ou rouge. Je dis à l’époque car actuellement on trouve à Casablanca de plus en plus de supporters de la Hassania d’Agadir, de la Renaissance de Settat, du Maghreb de Tétouan. Et c’est tant mieux car la Planète Foot n’est pas faite pour le RAJA et le WAC uniquement. Du coup chaque match du RAJA ou du WAC (a part le derby classique) est devenu un Derby. Quand le Raja joue contre le Hassania d’Agadir par exemple, il faut vite faire ses courses par peur de ne trouver que des rideaux fermés le dimanche après-midi !
Je n’ai rien contre le WAC(même si j’aime pas la couleur rouge). J’encourage même le Widad. Sauf lorsqu’elle joue contre le Raja. Je ne sais pas pourquoi je suis rajaoui. On m’y a obligé. Après j’y ai pris goût

Le Raja, pour l’enfant pauvre que j’étais, était l’équipe des pauvres, des oubliés, des laissés pour compte. Les widadis on les appelait "Wlidate Danone" (Ils mangeaient semble-t-il du Yaourt, une honte pour nous qui mangions du pain et du thé appelé "Rfiss lhank").

On se reconnaissait plus dans le faucon (emblème du Raja) que dans le canard du Widad. Les supporters du Raja sont traités de "chemkara"(1) (Dernièrement de "Ali Zawa" par allusion aux enfants des rues du film éponyme de Nabyl Ayouch). Et quand il y avait un widadi dans notre quartier, il ne passait inaperçu. Il était le plus propre.
Porter des sandales en plastique vertes était un symbole d’appartenance au clan des VERTS. Avec ces sandales on faisait de superbes "pakiates"(2), on tapait volontiers sur des ballons en plastique (kora dial stine) (3).
Avec l’âge on s’arrangeait pour acheter un ballon "Lapofissi"(4). Mais ni kora dial stine ni la pofissi ne résistaient aux roues impitoyable du camion dial lahjar (camion qui transportait des pierres d’une carrière vers une usine de ciment située entre Hay Mohammadi et les Roches Noires). Notre histoire avec un ballon de foot. C’était l’éternel recommencement et des journées entières à faire awen lfarik (3awen lfari9) (5)

Ah le bon vieux temps ! Ma mère voulait toujours que je porte des sandales en plastique blanches. La HONTE ! Moi c’est la verte que je voulais. Mes sandales climatisées qu’on appelait affectueusement "Nike chrajem"(6). Ces sandales qui laissaient sur nos pieds des tatouages crades, symbole de la misère dans laquelle nous vivions. Les "Nike Chrajem" se vendaient comme des petits pains. Pas besoin de pub genre "LES SANDELES VERTS. QUI LAISSENT DES TRACES" ou "LES SANADLES QUI TRANSFORMENT VOS PIEDS EN SANDALES".

Je me rappelle un jour mon père était rentré fatigué du travail. J’étais allongé sur mon ventre, les deux mais sous le menton, les pieds en l’air. Je dévorais des yeux le dessin animé "Yasmina et Alaa-Ediine". Il me tient doucement par l’oreille en m’ordonnant d’enlever mes sandales. Mon père était-il devenu aveugle ? Ce n’était que les traces provoquées par le soleil. Un bronzage naturel quoi ! . J’avais beau laver mes pieds une dizaine de fois par jour (car ma mère n’arrêtait de me le demander) les traces ne partaient jamais. Qui n’a jamais eu les traces de sa "sandala khadra" sur les pieds n’a jamais connu la misère !

1- Chemkara : clochards. En fait chemkar désigne quelqu’un qui inhale de la colle à Rustine. Le mot est dérivé de chimcolor une société de peinture.
2- Pakiates : désigne le fait de shooter un ballon. Sans doute ce mot à un lien avec le mot français paquet
3 - Kora dial stine : un ballon en plastique qu’on achetait à 3 dirhams. Un ballon plus petit existait et il coûtait 2 dirhams kora dial rab3ine
4 – Lapofissi : Un ballon en peau dans lequel il y a une chambre à aire gonflable qui avait une tête qui ressemblait à une visse d’où peau vissée.
5 - Awen lfarik : un moyen pour quémander de l’argent aux passants en mettant une tenue de sport dans une assiette.
6 - Nike chrajem : appellation des sandales en plastique. C’est une façon d’ironiser sur la marque Nike. Chrajem est la traduction de fenêtres. C'étaient des sandales aérées
Rachid Zaki
Rédigé par Rachid Zaki le 11/07/2005 à 20:42 | Permalien | Commentaires (2613)