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Impossible de trouver une place libre. Non je ne rêve pas ! Les gens dorment, ronflent et peut-être même rêvent après avoir éteint la lumière. Le but de la manœuvre est de barrer la route à toute intrusion dans cet espace devenu le temps d’un trajet de sept heures leur propriété privée.
Mon sac à l’épaule je parcours le train de long en large. Je vois une galerie de personnages les uns plus étranges que les autres. J’arrive aux quatre derniers wagons. Surprise je me trouve en quatrième classe. Non je n’ai pas rêvé ? Je suis toujours dans le même train. Je m’assois sur mon sac faisant le numéro du mec cool. Je me prends pour un touriste. Mais au bout de trente minutes je me trouve contraint d’accepter les sièges inconfortables de ce wagon nauséabond qui sent la pisse, les chaussettes puantes et l’haleine de quelques voyageurs qui ont oublié de déclencher la fermeture centralisée en dormant. Ça ronfle, ça délire et qui sait ça pète aussi par moment. Car le pet peut être silencieux mais rarement sans odeur. Et l’odeur je la sentais me brûler les narines. Mon lit me manque. L’odeur des draps propres et soyeux et le parfum enivrant de la femme de ma vie, blottie contre moi, rêvant avec une douceur telle que je crois assister à une novela brésilienne.
A présent j’ai droit au délire d’une sexagénaire, au visage halé et aux dents couleur de daim. Je crois qu’elle se dispute avec une voisine dans son rêve à en juger par son ton. J’ai entendu "M’barka". Qu’est ce qu’elle a contre ma mère cette salope. Je ne vous ai pas dit ? Ma mère s’appelle M’barka.
Je vois une autre femme passer. Elle ressemble à la première. On dirait qu’elles sortent du même moule. Elles ont sans doutes les mêmes gênes du commerce et un arrière arrière arrière grand-père commun qui faisait du négoce sur la route de la soie !
Cette femme là ne rêve pas. Elle fait un cauchemar. Je comprends à travers sa conversation avec un jeune homme gros qu’elle avait laissé un sac plein de marchandises dans un compartiment et qu’apparemment son commerce est descendu à Sidi Kacem. Tout seul !
Elle se plaint au gros. Ce gros balourd n’a pas arrêté de répéter à haute voix à un ami à lui d’un bout à l’autre du wagon "Aji hna achnou ta dir temma" (viens ici qu’est ce que tu vas faire là bas). Sa voix n’était pas gênante mais c’est surtout cette répétition qui faisait monter ma rage. Son ami se présente avec quatre gros sac et ils les placent dans des étalages vides. C’est alors qu’un client s’y oppose avec véhémence redoutant l’existence de quelques produits prohibitifs. La discussion bat alors son plein. Je me suis cru dans les audiences publiques du Parlement.
Je décide de changer de place. Je m’assois en face de deux types que tout oppose. Le premier est affreusement maigre et fume comme une pompe (car dans ce wagon la cigarettes est autorisé. Au moins elle, elle met un semblant de parfume!). L’autre est cruellement fort. Je comprends plus tard qu’il fait beaucoup de sport, qu’il avait bu et fumé à une période de sa vie. Je dois avouer que le maigre et MOCHE en plus était plus intelligent. Le dicton "Un esprit sain dans un corps sain" n’est que foutaise.
De l’autre côté une jeune femme, craché par le train de Meknès est venue s’assoire dans une place vide à côté de moi. Elle me dévisage. Je crois qu’elle m’a connu dans une vie antérieure. Probablement quand j’étais coiffeur pour dames à Damas !
Les deux hommes parlent de tout et de rien. Ils parlent à haute voix car le bruit des roues était plus qu’assourdissant. Je crois qu’ils ont fait le tour de tous les sujets. Si tant est que lorsqu’ils avaient fini le moche s’en est allé savourer sa Winston dans l’allée et le costaud s’est endormi comme par une baguette magique. Il avait un visage d’enfant derrière sa carrure de lanceur de poids. Ne dit-on pas dans un proverbe arabe "des corps de mulets et des cervelles d’oisillons".
Le train arrive enfin à la gare de Tanger. Je descends le corps vide, les yeux rougeoyants car je n’ai pas fermé l’œil de toute la nuit. Je n’ai qu’une seule envie arriver à Tétouan, retrouver mon frangin, aller chez lui, prendre une douche et dormir.
Mais je ne suis pas au bout de mes surprises. La jeune femme au corps fort tentant (je l’avoue) m’aborde à ma descente du train. Je vous disais qu’on se connaissait dans une vie antérieure! Elle me salue, se présente, me parle, prend le même taxi que moi. On se retrouve dans un café en plein centre de Tanger. Nous prenons notre petit déjeuner comme deux amoureux. Elle s’appelle Khadija. Elle travaille dans une société de confection dans le port de Tanger et elle est plus bavarde qu’une pie. Elle se prend vite pour ma petite amie et se permets même de m’empêcher de fumer. La pauvre elle s’inquiète pour ma santé.
Je fais semblant d’être présent. Mais ma tête est ailleurs. Je pense à ma femme. Je pense même (ça peut paraître paradoxale) que je pense à elle plus quand je suis en présence d’une autre femme. Ma femme me manque affreusement. Je fais semblant d’écouter Khadija et au fond de moi j’aurai bien aimé être avec ma Soumia à moi. Impossible. On ne peut pas comparer l’incomparable. Kahdija me donne son numéro de portable, insiste pour avoir le mien. Je sais d’avance que je ne la verrai jamais. Nous avons bu un café. C’est déjà pas mal.
Rachid Zaki
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