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Je me présente à la préfecture les yeux pétillants de joie. Une association pour les blogueurs marocains. Un rêve qui va enfin se concrétiser. Des centaines voire des milliers de jeunes vont enfin se rassembler autour d’un nouveau concept d’association.
Je reste debout plus de cinq minutes devant l’agent. J’ai beau tousser gentiment pour attirer son attention, il ne daigne même pas lever ses yeux de rapace vers moi.
L’agent est une vraie relique. Une pièce digne d’un musée. Veste couleur de henné, chemise rose et cravate à pois (aspro). Le pantalon, les chaussures et les chaussettes je n’ai pas eu le temps de les voir. L’homme est caché derrière une pile de dossier. On dirait Einstein cherchant sa théorie de la relativité !
"Quoi ?" me dit-il en me scrutant avec un regard mauvais.
" Quoi toi-même" allais-je lui répondre mais je me ravise
"Bonjour monsieur. Je viens chercher une autorisation de réunion".
"Oui ?"
"C’est tout monsieur"
Il sort une ancienne version de stylo bic de sa veste, ajuste ses épaisses lunettes.
"Une association de ?" demanda-t-il
"De blogs".
Il s’apprêtait à écrire quand ma réponse le fit stopper net.
"Blog ?"
"Oui, Monsieur. Nous sommes un groupe de marocains qui écrivent librement sur la toile (se yeux brillent. il croit que je parle de tissus). Nous avons des sites perso et nous souhaiterions nous réunir dans un cadre légal"
"Ah ! vous écrivez déjà ?"
"Euh oui. Certains depuis des années. D’autres commencent à peine"
"C’est une association de blagues que tu me fais là ?"
" Non monsieur. Une association de blogues"
Il sort son dictionnaire arabe français et cherche.
"b. bl. blanc, blâmer, blanchâtre, blasé blé, blême, Blesser…" Rien le verbe bloguer n’existe.
Grand moment de solitude. Pour nous deux.
"Vous voulez faire une association. Vous vous connaissez donc ?"
"Oui et on s’est même réunis deux fois"
"QUOI DEUX FOIS ?" semblait-il dire derrière l’air calme qu’il voulait garder.
"hmmmmm, deux fois. C’est bien" dit-il d’un aire sournois "Une minute s’il vous plaît"
Il m’invite gentiment à attendre à l’extérieur de son bureau. Curieux miracle ! Ce n’était plus l’homme désagréable qui me parlait il y a à peine une minute. Le mot blog a sans doute fait son effet.
Je n’avais pas tort. J’ai vu l’homme sortir un téléphone ancienne série. Je voyais juste ses lèvres débiter des mots confus. J’ai tant souhaité avoir la capacité de lire sur les lèvres. Il s’essuyait le front avec un mouchoir sale et des postillons sortaient abondamment de sa bouche.
Quelques minutes plus tard un "chaouch" se présente devant moi et m’invite à monter au 5ème étage.
"Volontiers".
Je prends mon cartable et me rend avec le chaouch qui me quittait plus d’une semelle au 5ème étage. Un homme à la grosse bedaine m’accueille. Accueillir c’est trop dire. Le type ne prend même pas la peine de m’inviter à m’asseoir. Je réalise que je ne suis pas le bienvenu.
"On vient de m’informer que vous voulez former une association de blogueurs et que vous-vous êtes réunis deux fois"
"Oui, au café 7ème art à Rabat et ensuite à la Sqalla à Casablanca" lançais-je sur un ton désintéressé.
"Vous étiez combien ?"
"Une bonne trentaine, monsieur"
"Vous savez que la loi interdit les réunions non autorisées je pense"
"On s’est réunis pour prendre un café et faire connaissance"
"A trente ? Tu te fous de ma gueule ou quoi ?"
"Vous avez les noms des personnes présentes à ces réunions"
"Oui… Non… Enfin pourquoi ?"
"Vous voulez former une secte" crie-t-il sur un ton certain me fusillant par des regards inquisiteurs.
"Mais de quoi vous parlez monsieur ? Que vient faire le mot secte dans ce contexte"
"Ne m’apprends pas mon métier fiston. J’ai usé mes dents dans des affaires pareilles"
"Nous voulons juste suivre le modèle d’amis blogueurs à l’étranger. Comme les gens de Cyberpunk…"
Il m’interrompt
"Je n’ai que faire des tes amis de spoutnik. On doit te garder pour un moment. Le temps que tu ne révèle les noms des grosses têtes de votre organisation. C’est qui votre Big Boss".
"Mais il est tombé sur la bosse ce gros lard" marmonnais-je. De quel Big Boss il parle, de quelle organisation secrète ?"
" Qu’est ce que tu dis sous tes lèvres ?"
"Rien. Seulement je ne sais pas que le fait d’écrire, de raconter sa vie, de se faire des amis était un crime".
Trois agents costauds se présentent et me neutralisent. En me dirigeant vers la sortie, je me retourne. L’homme au gros ventre riait à gorge déployé. Des dents cariée apparaissent au fond de sa bouche. L’écho résonne dans la salle.
" Réveille-toi !" me dit ma femme en me tenant par l’avant bras"
"Lâchez-moi, criais-je vous n’avez pas le droit"
" Bismillah 3lik! Nta fi 3ar Allah" débite ma femme en essuyant mon front.
J’ouvre les yeux. J’étais chez moi. Je n’en croyais pas mes yeux. Je me redresse dans mon lit.
Ma femme me pose la question "C’est quoi le mot blog que tu ne cessais de répéter de puis tout à l’heure ?"
"Toi aussi" lui laçais-je en plein figure de ma bouche encore pâteuse.
"Je ne te dirais rien. Tu ne m’interdiras pas de bloguer"
Mais au fait c’est qui le Big Boss de la confrérie des blogueurs marocains ? On le sauras en septembre prochain inchallah.
Rachid Zaki
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