S'il faut en croire le ministère de l'intérieur et
la MAP , le parti d'
Abbas el Fassi , ministre d'Etat sans portefeuille de l'actuel gouvernement et sans doute l'homme politique qui aura le plus inspiré caricaturistes et chroniqueurs, est le plus populaire du Maroc.
Dire que je suis choqué -
choqué! - serait très fortement exagéré - l'
Istiqlal est après tout le parti politique marocain le mieux ou le moins mal organisé, ses inspecteurs généraux étant présents dans toute province et préfecture. Son idéologie est un mélange d'islam, de nationalisme, de royalisme, et même de progressisme (eh oui! - du moins jusqu'au récent virage technocratique - la politique économique du parti n'avait pas grand chose à envier aux envolées tiers-mondistes d'un
Habib El Malki ou d'un
Fathallah Oualalou , quand ceux-ci étaient socialistes...). Il peut en outre compter sur le soutien électoral et financier instinctif des
grandes familles fassies , dont il est en quelque sorte l'émanation politique.
D'autre part, comme je l'ai
expliqué chez Aqoul, le vote est un acte qui ne répond que faiblement à un choix partisan au Maroc, et beaucoup plus de critères personnels: réputation du candidat, sa personnalité, ses origines régionales ou tribales, et surtout sa fortune personnelle. D'autre part, peu de partis on un profil idéologique fort et maintenu par un stricte discipline partisane, et on peut être islamiste et se présenter sous une étiquette partisane du centre ou de gauche, ou libéral et se présenter sous l'étiquette d'un parti rural (PND,
MP , MDS,
Al Ahd ). Plus globalement, les raccourcis auxquels procèdent journalistes et observateurs sont souvent à nuancer fortement: il y a des élus berbères en région bérbérophone à l'Istiqlal et des candidats fassis en région arabophone au MP - et c'est fort heureux ainsi.
Pour en revenir aux résultats donnés jusqu'ici, on notera que le taux de participation semble tourner autour d'un calamiteux 37,8%, auquel il faudra rajouter un nombre important de bulletins blancs et nuls - ainsi, selon 2M, à Fès il y aurait eu 28,9% de taux de participation, dont 23,8% de bulletins nuls et blancs. A Meknès, le taux de particpation serait de 23,5% et le taux de bulletins blancs et nuls de 25,2%. Faisons nos calculs: officiellement, le nombre d'inscrits sur les listes électorales correspondrait à 79% des personnes en âge de voter. Si on prend pour base 100 l'électorat potentiel, les inscrits sont 79 et les votants 29. Supposons en outre que le taux de blancs et de nuls soit aux alentours des taux relevés à Fès et Meknès, soit 20%. Le nombre de ceux ayant réellement voté pour une des listes candidates serait d'environ 23, soit 23% du corps électoral potentiel...
Le ministère de l'intérieur a
publié une liste provisoire des élus sur les listes locales , le décompte pour les 30 places réservées aux listes nationales (féminines) ayant été rendu public hier sur RTM mais n'ayant pas encore été publié sur
le site de la MAP .
Quelques remarques en vrac:
1. Les partis formant la majorité sortante ont
obtenu 185 sièges (52 sièges pour l'Istiqlal, 43 pour le MP, 38 pour le
RNI , 36 pour l'
USFP et 17 pour le
PPS ) sur les 325 de la Chambre des représentants. Il s'agit d'une majorité arithmétique plus que confortable, tous les autres partis réunis n'obtenant que 140 sièges. Le problème est cependant que l'USFP a subi une véritable raclée électorale, perdant le tiers de ses sièges - de 52 à 36. Il semble impensable, même si la volonté farouches des ministres USFP tels que El Malki (à l'éducation nationale depuis 1998) et Oualalou (aux finances depuis la même année) de rester à leur poste pourra inciter un courant participationniste à vouloir rester au gouvernement, que l'USFP reste au gouvernement comme si de rien était. Certains membres du parti semblent envisager une remise en question et une cure d'opposition, qui les fera sans doute réfléchir aux occasions ratées ayant provoqué
le départ, en 2001, des militants de Fidélité à la démocratie .
Si on enlève les 36 sièges de l'USFP, il ne resterait que 149 sièges à l'alliance gouvernementale sortante, soit moins que la majorité absolue qui est de 163 sièges. Et alors? A l'exception du
PJD (47 sièges) et de l'alliance CNI/
PADS /
PSU (6 sièges, dont 5 obtenus par l'alliance et un par le seul
CNI ), et peut être - je leur laisse le bénéfice du doute - du
Parti socialiste , scission du CNI (5 sièges) et du
Parti travailliste) (5 sièges), aucun des partis restants n'a un profil idéologique affirmé, une organisation interne professionnelle ou une discipline de parti - ce sont des partis créés à l'instigation de l'administration dans les années 80 (UC - 27 sièges) et 90 (FFD - 9 sièges), ainsi que des scissions du Mouvement populaire dont on connaît le khobzisme idéologique (le
MDS du
tortionnaire Archane - 9 sièges, Al Ahd - 3 sièges tout seul, et 5 en alliance avec le petit parti khobziste
PND - 3 sièges tout seul - qui est lui issu du RN, sans compter la floppée de hizbicules - PED 4 sièges, PRE 4 sièges,
UMD 2 sièges et ICD 1 siège. Rajoutons-y de petits partis avec certes un profil idéologique, mais sans électeurs -
Alliance des libertés , de l'entrepreneur libéral Ali Belhaj (1 siège),
Forces citoyennes de l'ancien patron des patrons,
Abderrahim Lahjouji (1 siège) et le petit parti islamiste
PRV (1 siège pour le célèbre imam
radical casablancais
Abdelbari Zemzami ), ainsi que 5 élus sans étiquette politique (dont les trois de
la liste d'El Himma à Rhamna).
Il suffirait donc d'une majorité relative - voire même d'un railliement de l'UC, parti makhzeno-khobziste, avec ses 27 sièges - pour donner à l'actuelle majorité gouvernementale une majorité absolue à la Chambre des représentants même si l'USFP devrait faire défection - une coalition Istiqlal, MP, RNI, PPS et UC aurait 176 sièges. Mais le PPS oserait-il rester au gouvernement sans le grand frère de l'USFP (même si un de ses dirigeants, Khalid Naciri,
le souhaite ), alors même que le secrétaire général du PPS, Moulay Ismaïl Alaoui, a été battu pour la deuxième fois consécutive aux élections, et que Nabil Benabdallah a également été battu à Skhirat-Témara? Ce dernier pourrait cependant conserver son portefeuille ministériel, étant apprécié en haut lieu...
Notons que les partis de la Koutla - PPS, USFP et Istiqlal - ont à eux trois 105 sièges, et ne peuvent former de gouvernement seuls. L'Istiqlal
déclare cependant tenir à la Koutla, et donc à la présence de l'USFP au sein du gouvernement - ça tombe bien, c'est aussi le sentiment de Fathallah Oualalou, Mohamed Bouzobaa et Habib El Malki...
2. Je l'ai déjà écrit, le pouvoir
n'avait plus guère
besoin de trucages électoraux grossiers pour avoir une scène partisane
à sa botte . L'équipe d'observateurs électoraux internationaux (1) qui a assisté aux opérations électorales, pour la première fois dans l'histoire du Maroc,
a donné un quitus au ministère de l'intérieur,
affirmant n'avoir pas assisté à des pratiques de corruption - c'est bien le moins, ce genre de pratiques ayant rarement lieu devant les caméras de la presse internationale. Je ne suis pas vraiment convaincu de la sincérité des élections, principalement sur le point de l'achat de voix, ces observateurs n'ayant pu observer les opérations
que dans 375 des
38.687 bureaux électoraux . Plus intéressant sera le rapport des
2.800 observateurs nationaux , encadrés par le
CCDH , et qui n'auront pas les mêmes obstacles linguistiques ou de connaissance du contexte, que les observateurs internationaux. On signalera aussi que
Transparency Maroc avait jugé bon de publier
un communiqué mettant en garde contre les violations de la loi et de la déontologie électorales par les partis.
Je crois cependant que ces élections sont nettement moins manipulées que les précédentes - si tel n'était pas le cas, jamais un taux de participation aussi bas n'aurait été "
autorisé ". Ce dernier argument est d'ailleurs
formulé par le ministre espagnol des affaires étrangères, signe qui ne trompe pas de la volonté des partenaires et bailleurs de fonds occidentaux du Maroc de
donner un quitus à des élections qui, divine surprise, consacrent l'échec du PJD.
Voici par ailleurs ce que disait le "
Rapport de la Délégation préélectorale internationale pour les élections législatives de 2007 au Maroc ":
"
Un certain nombre de partis se sont dits inquiets de voir leurs adversaires s’adonner à l’achat des voix. Il semblerait que des incidents aient eu lieu dans ce sens. Les interlocuteurs de la Délégation se sont dits convaincus que les autorités entendent appliquer fermement les règles de campagne, y compris concernant l’achat des voix. Il est évidemment important que les autorités appliquent vigoureusement toutes les lois pertinentes envers tous les partis politiques sans distinction aucune. Il est également prévu
d’interdire l’usage des ressources de l’Etat ou les institutions religieuses à des fins politiques. Ces interdictions doivent également être appliquées de manière impartiale ."
3. C'est une vraie débâcle pour l'USSFP, très amplement méritée, et dont on peut seulement regretter qu'elle ait épargné un Habib el Malki, réélu à Bejaad, et Abdelouahad Radi, parrain de la région de Sidi Slimane où il est également réélu. L'USFP revient à son niveau de 1992, et perd un tiers de ses députés, passant de la première place parlementaire à la
cinquième place , s'il faut en croire les résultats encore provisoires. Le chef de son groupe parlementaire à la Chambre des représentants, Driss Lachgar, est battu dans la circonscription de Rabat-Chellah; l'insignifiante
Nezha Chekrouni , ministre déléguée chargée des MRE, qui n'aura pas réussi à mettre en oeuvre la promesse royale de participation des MRE aux élections, aura fort heureusement été battue à Meknès-Ismaïlia, tandis que son collègue gouvernemental,
Mohamed Achaari , a été battu dans la circonscription voisine de Meknès el Menzeh. Mohamed Lyazghi, septuagénaire secrétaire général du parti, avait déjà prudemment décidé de ne pas se représenter à Rabat-Océan, laissant sa place à Latifa Jbabdi, qui a été élue.
4. C'est un échec cuisant pour le PJD et la stratégie de son très fin secrétaire-général, Saadeddine Othmani. Ils espéraient entre 80 et 110 sièges, et n'auront finalement qu'une poignée de sièges de mieux qu'en 2002. Ils ont gagné en sièges mais perdu politiquement. Je veux bien croire que l'achat de voix a faussé en partie les résultats, mais encore une fois, les manipulations d'antan n'ont plus eu cours. Le PJD a beaucoup modéré ses propos, voulant rassurer le pouvoir et l'élite francophone quant à sa non-radicalité. Le résultat a été partiellement atteint - si la haine du PJD reste forte au sein de la bourgeoisie francophone agdalo-maarifienne, peu de gens sérieux présentent le PJD comme le FIS en 1991, et même les chancelleries occidentales ne les considèrent pas comme des pestiférés. Le PJD a cependant oublié que la masse des électeurs n'a pas les mêmes angoisses que cette catégorie là, et qu'à force d'édulcorer son discours - ses tracts ne contenaient guère de référence religieuse, alors que par exemple un tract du PSU que j'ai lu proposait l'instauration d'un numéro vert pour dénoncer les comportements immoraux (ce peut-être la corruption, mais aussi des comportements liés aux moeurs)...
Je crois que la fronde du courant Mustapha Ramid-Ahmed Raïssouni, qui est plus dur et notamment sur la question de la révision constitutionnelle, va très sérieusement mettre en difficulté le tandem Othmani-Lahcen Daoudi, qui aura un très grand mal à tenir la ligne actuelle de modération et de danse du ventre vis-à-vis du pouvoir. Ceux qui se réjouissent de la déconvenue du PJD, qui est intervenue non pas dans un contexte de mobilisation idéologique claire contre son projet, mais dans un contexte de démobolisation et de je-m'enfoutisme, risquent d'avoir des déconvenues à leur tour - si la voie soft n'a pas produit de résultats électoraux, le parti va peut-être revenir à ses fondamentaux religieux -
back-to-basics ... surtout que la concurrence sur le segment électoral islamiste risque d'être ravivée si jamais
Al adl wal ihsan devait se mettre également à la compétition électorale, comme l'écrit
Tel Quel dans son dernier numéro...
5. Si on additionne le nombre de sièges des partis faisant une opposition franche au gouvernement sortant - j'y inclus le PJD, le PSU, le PADS, le CNI et, avec l'indulgence du jury, les petits nouveaux, Parti socialiste et Parti travailliste - cela donne tout au plus 61 sièges sur 325 pour les partis d'opposition politique - j'écarte les partis, comme l'UC, qui étaient dans l'opposition par dépit et sans autre projet politique que de revenir décrocher des maroquins ministériels. Cela veut dire que les électeurs - ceux, très minoritaires, ayant réellement voté pour des candidats - sont de manière écrasante satisfaits de l'action gouvernementale - ou plutôt que les abstentionnistes fournissent la première formation d'opposition...
6. Le PPS a gagné six sièges par rapport à 2002 (17 contre 11), mais ses deux figures de proue ont perdu, le secrétaire général Moulay Ismaïl Alaoui à Taounate (sa deuxième défaite consécutive) et le numéro deux et
coming man du parti, Nabil Benabdallah à Skhirate-Temara - je n'ai d'ailleurs pas compris qu'il ait choisi cette circonscription populaire, dont une partie est acquise au PJD (qui dirige la municipalité de Témara), plutôt que Rabat-Océan, plus classe moyenne, plus francophone et plus réceptive sans doute au discours fortement anti-PJD du PPS. Par ailleurs, si le clan Chaabi obtient deux sièges - Miloud Chaabi, le patriarche, est élu PPS à Essaouira, et Faouzi, son fils, à Rabat-Chellah - Asmaa Chaabi, maire PPS d'Essaouira, deuxième sur la liste PPS après son père, est battue. Je sens que les prochaines réunions du bureau politique ont être intéressantes...
7. Le PSU, dont je me sens le plus proche, obtient, en commun avec ses alliés du PADS et du CNI, cinq sièges - là aussi, de manière étonnante, aucun à Casablanca ou Rabat, qu'on pourrait penser plus réceptifs à la ligne politique de ces partis, mais plutôt à Settat, Essaouira, Guercif, Jerada (l'ancienne ville minière, sinistrée) et Chtouka Aït Baha. Quand je vous ai dit que la lecture politique du résultat des élections est malaisée, ce n'était pas une figure de style...
8. Fouad Ali El Himma (FAEH) a raflé les trois sièges de la circonscription de Rhamna - quelle surprise! Vu le mode de scrutin, cela signifie qu'il a dû obtenir 70% des voix ou plus dans cette circonscription. Pour ceux
qui douteraient encore du caractère officiel de sa candidature, je constate qu'il est le seul candidat à s'être vu honoré d'une dépêche de la MAP consacrée au résultat de sa seule circonscription, et ce, avant même la publication d'autres résultats. Surprise: cette dépêche
ne figure plus sur le site de la MAP...
Mais heureusement, on la retrouve
ailleurs ...
(1) Voir
ce qu'en a écrit le professeur étatsunien Henry Munson Jr, arabisant, de son expérience d'observateur électoral au Maroc en 1993 - ces élections furent truquées de manière plus flagrante qu'aujourd'hui.