Comment "vote" le Maghreb aux présidentielles françaises?
On sait
comment votent les Français résidant au Maghreb : ceux d'Algérie, très majoritairement des binationaux franco-algériens, ont largement donné l'avantage à Ségolène Royal, qui y recueille 49,9% des suffrages exprimés contre 14,8% à Sarkozy (24,9% à Bayrou, 0,5% à l'islamophobe De Villiers et 1,9% - ah, nostalgie... - au tortionnaire Le Pen). Ceux de Tunisie, avec une proportion moindre de binationaux, ont quand même donné 43,3% de leurs suffrages à Ségolène contre 19,7% à Sarkozy (30,2% à Bayrou, 0,3% à De Villiers et 1% à Le Pen). Les Français du Maroc, avec plusieurs composantes (pieds-noirs, expatriés, binationaux), se démarquent par leur penchant sarkozyste - le député-maire de Neuilly y a obtenu 38,4% des suffrages exprimés contre 32% pour Ségolène, 21,7% pour Bayrou, 0,5% pour de Villiers, et 2,5% pour Le Pen) - avec des
différences notables selon les villes. Pour mémoire, les Français de Mauritanie ont donné l'avantage à Royal (35,1%) contre Sarkozy (29,1%) et Bayrou (22,8%), tanis que De Villiers y fait 0,5% et Le Pen un étonnant 4,7%, soit le plus fort score de Le Pen au Maghreb. Enfin, les Français de Libye ont voté à 34,2% pour Sarkozy, contre 32,1% à Royal et 23,4% à Ségolène (3,3% pour Le Pen).
On a
une petite idée sur comment ont voté les électeurs d'origine maghrébine de l'hexagone,
sur la base du sondage sortie des urnes selon lequel 1% (un pour cent) des électeurs se définissant comme musulmans auraient voté Sarkozy, contre 64% qui auraient voté pour Ségolène Royal, même si ces chiffres sont à prendre
avec précaution . Déjà, avant le premier tour, un sondage portant cette fois sur tous les électeurs d'origine africaine avait indiqué une
tendance massive au vote Ségolène.
Et pourtant, on ne sait que très peu de choses sur les prises de position - hors Français de l'étranger - concernant ces élections dans les pays du Maghreb, principalement les trois pays centraux - Maroc, Algérie et Tunisie. Le Maroc a indirectement été en vedette, tant Sarkozy que Ségolène
ayant leur porte-parole franco-marocaine -
Rachida Dati pour le député-maire de Neuilly et
Najat Belkacem-Vallaud pour Ségolène (qui compte également le franco-marocain
Kamel Chibli dans son staff de campagne. La presse marocaine a -
bien évidemment -
préféré Dati à Belkacem -
Dati est magistrate,
servilement sécuritaire dans son idéologie,
désormais très éloignée de la banlieue dont elle est issue et très proche de son patron, et a
déclaré "
vouloir mettre le pied dans la porte de ce pays [le Maroc]" tandis que Belkacem n'est qu'une candidate aux législatives et ne met
pas particulièrement en avant ses origines nationales. Notons cependant que Rachida Dati
rejette formellement tout ce qui la revue Bakchich écrit sur elle à cet égard...
Soulignons tout d'abord ceci: les décideurs marocains, la bourgeoisie d'affaire, les médias francophones (à l'exception peut-être du Journal et de Tel Quel) et les
intellectuels organiques sont
généralement favorables à la droite française . Le pouvoir marocain s'est en effet généralement - pas toujours cependant, si on se rappelle du refroidissement des relations franco-marocaines suite à la
disparition de Mehdi ben Barka - mieux entendu avec des gouvernements de droite, des liens personnels très forts ayant été tissés, parfois moyennant espèces sonnantes et trébuchantes, avec les présidents Giscard d'Estaing et Chirac. C'est peu de dire que la perspective de voir arriver Sarkozy à l'Elysée plonge ces personnes dans
un état proche de l'orgasme idéologique . Et encore le terme "idéologique" est-il sans doute de trop, tant les liens personnels sont
étroits entre l'entourage sarkozyen et le plubopaysdumonde - même si Rachida Dati
ne représente qu'elle même .
Le
fallacieux discours sécuritaire de Sarkozy ne peut en outre
que rassurer un pouvoir marocain confronté tant à la dérive terroriste qu'à une très probable et très embarassante - pour lui - victoire du
PJD aux
législatives du 7 septembre 2007. Ce n'est pas avec Sarkozy à l'Elysée que le gouvernement marocain risquerait d'être critiqué pour ses
dérives sécuritaires ou son bidouillage électoral anti-PJD - sans compter le dossier du
Sahara marocain . Et le fait qu'une Marocaine
fort peu critique vis-à-vis du pouvoir soit ministrable sous Sarkozy ne peut que déclencher le
réflexe chauvin ...
De l'autre côté donc, Najat Belkacem a un profil beaucoup plus bas, tant sur la scène politique française (on l'a, contrairement à Dati, peu vu sur les plateaux de télévision) que dans la presse marocaine, qui n'a pas consacré beaucoup d'articles d'admiration éperdue à Najat. Puis il y a le
préjugé négatif qu'entretient le Maroc VIP vis-à-vis de la gauche française, coupable d'accorder trop d'importance aux droits de l'homme - dont l'amélioration constitue la
vitrine promotionnelle du pouvoir marocain - et autres broutilles sans importance - il suffit de rappeler les noms de Lionel Jospin (qualifiant Hassan II de "Monsieur Hassan II"),
Danielle Mitterrand ,
Gilles Perrault , sans oublier le
flirt initial entre Paris et Alger au début du premier septennat de Mitterrand. On trouve bien quelque chroniqueur égaré pour
trouver du mérite à Ségolène (1), mais
c'est l'appréhension qui domine : le
train-train (2) du lobbying pastilla avec séjours à la
Mamounia et à la
Gazelle d'Or risquerait d'être
perturbé . Il est vrai qu'elle s'était
opposée , en 1996, à la venue à l'Assemblée nationale de feu Hassan II. Et pourtant, Jamel Debbouze, intime du Roi, est
entiché de la belle du Poitou...
Pour le béotien que je suis, loin de la diplomatie pastilla, l'affinité instinctive des cercles dirigeants marocains pour Sarkozy pourrait être une erreur, même si on ne sait
pas grand chose des intentions des deux candidats: des
couacs ont déjà eu lieu, notamment s'agissant de la question du droit de vote des MRE (2), au sujet de laquelle Sarkozy s'est
immiscé de manière grossière dans une question relevant
de la seule souveraineté marocaine . Sarkozy
serait en outre derrière le limogeage de l'ancien patron de la DST, Ahmed Harari.
D'autant que la ligne de Sarkozy vis-à-vis du régime d'Alger est
très équivoque , et en tout cas
beaucoup moins hostile que ne laisseraient croire ses opinions colonialistes. Tout d'abord, la proximité de Sarkozy avec les milieux d'affaires français, et l'important potentiel algérien en matière d'
exportations françaises , ne peuvent que le rendre
soucieux d'avoir des
relations "business-like" avec Alger, sous Bouteflika ou son successeur (3). Certes, les positions
colonialistes de Sarkozy heurtent de front tant l'opinion que le pouvoir algériens. Néanmoins, on peut se demander si Bouteflika, et plus globalement le cercle des décideurs, n'a pas objectivement intérêt à ce que se poursuive la polémique sur la période coloniale, qui leur permet de masquer des enjeux socio-économiques plus immédiats et plus difficiles à régler - d'autant que Sarkozy est, après tout, à ranger du côté des éradicateurs, et du pouvoir actuel, ayant
publiquement approuvé le coup d'Etat du 11 janvier 1992, et donc l'interruption du processus électoral. Et en Algérie aussi, les décideurs ont
une dent contre le PS , à qui il est reproché d'avoir condamné le coup d'Etat de janvier 1992. L'Algérien moyen, lui, est
plutôt tenté par Ségolène, dont la
condamnation du colonialisme
ne souffre pas de la moindre ambiguïté , alors que l'extrémisme identitaire de Sarkozy
fait peur .
La Tunisie partage également cette
dichotomie entre des élites plutôt favorables à Sarkozy, et une opinion publique penchant vers Ségolène. Le
régime totalitaire du général Benali n'a pas grand chose à craindre d'un Sarkozy - d'où, signe qui ne trompe pas, la publication dans le quotidien officiel Le Temps d'un
article critique sur Ségolène - le seul point où elle se distinguerait de Sarkozy vis-à-vis des pays maghrébins, selon l'auteur de l'article, serait son insistance sur le respect de la démocratie,
notamment en Tunisie , un point sans doute
peu apprécié par le général Benali...
Mais ne soyons pas trop sévères à l'égard de nos dirigeants maghrébins,
sous le charme sarkozyen - d'autres infatigables combattants de la liberté,
comme l'égyptien Moubarak , soutiennent également Sarkozy...
Concernant le tropisme droitier de l'élite marocaine, il ne doit pas étonner. Notons tout d'abord que si une large part de l'opinion marocaine est informée de la tenue des présidentielles françaises et de la personnalité de Nicolas Sarkozy et de Ségolène Royal, seule une minorité (dont je fais partie) suit le déroulement de la campagne
au jour le jour . Cette minorité est généralement francophone, urbaine, aisée, et scolarisée dans les écoles de la mission française ou ayant fait des études supérieures en France. Ces caractéristiques dénotent son appartenance aux catégories socio-professionnelles supérieures de la société marocaines, appartenance qui l'incline sans doute assez peu au trotskysme. La culture politique marocaine est en outre autoritaire, et l'ordre socio-politique marocain actuel est adossé à un "partenariat" structurel avec les alliés occidentaux du Maroc, dont la France est le premier, tant au plan économique que politique. D'autre part, le contexte politique marocain est caractérisé par l'émergence irrésistible des islamistes en général et du PJD particulier en tant que première force politique du Royaume - islamistes dont les caractéristiques socio-culturelles sont à l'opposé de celles de l'élite urbaine francophone, qui a dès lors intérêt au statu quo politique. Si le pouvoir tente tant bien que mal de contenir cette poussée islamiste, il est clair qu'un discours soulignant l'importance du respect des droits de l'homme réduit sa marge de manoeuvre. L'élite francophone étant majoritairement (mais pas unanimement) très hostile aux islamistes, la perspective d'une présidente française n'ayant pas d'attaches personnelles, directes ou via ses réseaux, avec le Maroc mais étant sourcilleuse sur le respect des droits de l'homme n'est pas forcément pour plaire, d'où la bienveillance,
même parmi ceux se réclamant de la gauche de l'échiquier politique marocain, pour Sarkozy. Parfois binationale, cette élite s'engage alors
activement pour Sarkozy.
Ce constat doit cependant être nuancé dans la mesure où cette élite francophone peut être individuellement touchée par le tour de vis sécuritaire promis par Sarkozy, notamment s'agissant de la politique des visas. Même s'il existe souvent un véritable racisme social de la part de cette élite vis-à-vis des MRE, considérés alternativement comme des paysans mal dégrossis (pour la première génération) ou des voyous mal-éduqués (pour les générations suivantes) parfois doublés de terroristes en puissance, et même si des facilités en matière de visas sont octroyées aux VIP et hommes d'affaires, les subtiles distinctions entre MRE et bourgeois du Maroc en villégiature sont parfois difficiles à saisir de l'autre côté de la Méditerranée par les agents hexagonaux de la police des airs et des frontières ou de la maréchaussée. Rien ne scandalisera plus un bourgeois du Maroc que d'être pris pour un vulgaire MRE... Et le risque accru de ces fâcheuses mésaventures sous Sarkozy peut inciter certains d'entre eux à une opposition de principe à ce dernier.
(1) S'agissant de Driss Ajbali, chroniqueur attitré et peu farouche d'Aujourd'hui le Maroc, quotidien qui ne déplaît pas foncièrement aux milieux sécuritaires marocains, encore faut-il préciser
qu'il fût candidat du PS aux élections régionales de 2004.
(2) Robert Asseraf, qui n'est pas indifférent au sort de l'Etat d'Israël tout en étant un
sioniste light , ne mentionne pas le tropisme pro-israëlien accentué de Nicolas Sarkozy parmi les raisons de le soutenir - il est vrai que cet article est publié dans Aujourd'hui le Maroc.
(3) Bouteflika est gravement
malade .