Après
l'acte manqué du 11 mars , qui ne causa que la mort du kamikaze grâce à l'héroïsme de Mohamed Faïz, simple gérant de cybercafé à
Sidi Moumen , on a eu droit aujourd'hui à quatre kamikazes de tués, dont trois en actionnant leur ceinture d'explosifs. Il s'agirait de kamikazes faisant partie
du réseau en partie démantelé depuis le 11 mars, et les trois explosions de la journée
ont eu lieu dans les quartiers populaires (mais il ne s'agit pas de bidonvilles) de Hay Farah et Derb el Fida. Un quatrième kamikaze a été abattu par la police après sommation. Un policier est mort lors de ces explosions, et de nombreux habitants, dont un enfant, ont été blessés. La dernière explosion, provoquée par le quatrième kamikaze
à 19.15 heure locale (j'ai entendu la déflagration en direct dans un taxi branché sur une radio dans laquelle intervenait un journaliste dépêché sur les lieux), a été provoquée à dessein en pleine foule, mais le bilan est encore inconnu.
Ce n'est donc
pas de la propagande , opportune en pleine année électorale qui devrait voir le
PJD remporter les
législatives haut la main. Le spectre du
16 mai 2003 est de retour parmi nous.
Quelques remarques en vrac:
1- C'est sans doute grâce à l'
intervention héroïque de
Mohamed Faïz , simple gérant de cybercafé dans le bidonville de Sidi Moumen, que non seulement furent
empêchés de passer à l'acte les deux kamikazes du 11 mars (l'un mourut dans l'explosion qu'il déclencha, volontairement ou non, l'autre fût arrêté par la police). Ce n'est donc pas une équipe de fins limiers, un commando d'intervention surarmé ou des écoutes judicieuses qui destablisèrent le complot terroriste, mais un simple Marocain comme il y en a des millions. C'est à la fois rassurant - esprit civique pas mort! - et en même temps inquiétant: si l'un des deux kamikazes du 11 mars s'était montré moins violent avec son clavier, il y aurait peut-être eu un
16 mai bis - la lutte anti-terroriste est
lacunaire , et ne peut se passer de la contribution citoyenne...
2-
Abdelfettah Raydi , le kamikaze défunt du 11 mars, avait été arrêté lors des rafles qui suivirent le 16 mai 2003, et fût condamné à cinq années de prison lors des
innombrables procès inéquitables qui ont été
critiqués , à juste titre, par des associations de défense des droits humains. Etait-il déjà terroriste à ce moment là? Toujours est-il qu'il fût
gracié à la mi-parcours, et sortit de prison - la photo publiée par La Vie Economique montre un barbu radieux vêtu à la séoudienne, ce qui ne rassure pas vraiment sur son état d'esprit à sa sortie de prison. Comme
l'a relevé Ahmed Benchemsi , ça pose deux problèmes:
I- les
grâces royales sont elles
accordées à tort et à travers , comme le pense une partie importante de l'opinion?
II- Raydi, le kamikaze défunt du 11 mars, était-il radical avant d'être condamné et emprisonné ou l'est-il devenu en prison?
3- Ces deux dernières questions soulignent la difficulté de la tâche à laquelle sont confrontées les autorités. Il s'agit d'
éviter le laxisme face au terrorisme, ces condamnations à la va-vite
suivies de grâces royales , et en même temps de ne pas encourager le développement d'une adhésion par ressentiment au terrorisme de la part de personnes injustement accusées, condamnées et emprisonnées, la répression aveugle créant des terroristes là où il n'y en avait pas. Ceci signifie donc d'une part d'identifier précisément - et en aucun cas sur la base d'informations obtenues sous la torture, qui ne valent absolument rien - les personnes responsables des activités terroristes, et les mettre hors d'état de nuire, et d'autre part de ne pas frapper - au sens littéral du terme - n'importe quel barbu ou voisin ou cousin de kamikaze, selon le principe pas de fumée sans feu - rien de tel pour faire des radicaux là où il n'y en avait pas. Cette tâche est bien entendu rendue difficile du fait qu'il y a effectivement des barbus ou des frères de kamikazes qui en sont effectivement...
4- Le récidivisme pose problème. Pour le cas d'Abdelfettah Raydi, il est avéré, même si on peut se poser des questions sur la légalité de sa première condamnation. Un autre grâcié, Abdellatif Amrine, condamné à trente ans de prison après le 16 mai, puis
grâcié et libéré (!) après deux années de prison , vient d'être
arrêté , soupçonné d'avoir participé à la préparation d'autres attentats - bien entendu, il n'a pas encore été jugé et condamné et doit donc être présumé innocent. Des rafles ont eu lieu parmi d'autres grâciés - est-ce par commodité, où parce qu'ils sont véritablement impliqués? Parallèlement, l'abolition de la peine capitale semble être inscrite à l'agenda du gouvernement,
selon Driss Benzekri - est-ce cependant vraiment le meilleur moment?
5- Plus largement, se profile le même risque qu'au lendemain du 16 mai 2003: l'amalgame entre terroristes et islamistes, entre Salafia jihadia et PJD, amalgame à peu près aussi intelligente que celle entre le PCF et Action directe ou le PCI et les Brigate rosse. La tentation va être très grande - notamment parmi ceux qui n'ont pas d'autre programme politique qu'une hostilité, pas forcément illégitime ou infondée, aux islamistes - de capitaliser le rejet que suscite le terrorisme (
même d'ailleurs chez des chioukhs salafistes, qui ont sans doute des raisons pratiques de découvrir les vertus de la non-violence) au profit d'une interdiction du PJD - ou du moins de pressions, genre "an offer you can't refuse", telles celles qui contraignirent le PJD à ne pas présenter de candidats dans la moitié des circonscriptions électorales en 2002. Un tel amalgame à l'algérienne, sur fond de polarisation entre éradicateurs laïcards et djihadistes terroristes, où chacun serait sommé de rejoindre un camp ou l'autre, serait évidemment un désastre pour le Maroc, et pour les milliers de victimes qu'une guerre civile, larvée ou non, ne manquerait de déclencher. Le temps n'est pas aux postures ou à l'instrumentalisation, mais à la lutte acharnée contre le terrorisme. Cette lutte passe par l'isolation des réseaux terroristes, qui doivent être coupé de leur base naturelle que peut constituer les groupes islamistes radicaux. Quelles que soient leurs arrières-pensées, il faut ainsi se féliciter de ce que des leaders radicaux
dénoncent le terrorisme - sachant par ailleurs que les principaux mouvements islamistes marocains, PJD et Al adl wal ihsan, n'ont jamais approuvé le principe même de ces actes de violence. Ce n'est pas en mélangeant dans le même opprobre terroristes et islamistes non-violents que la lutte anti-terroriste progressera, bien au contraire - d'autant que l'islamisme politique au Maroc pèse sans doute 50% de l'électorat...
Ce n'est donc pas de slogans ou d'appels à la guerre civile que le Maroc a besoin aujourd'hui, mais de pragmatisme et d'esprit civique, à l'instar de Mohamed Faïz et de l'inspecteur de police Mohamed Zindiba, mort alors qu'il tentait d'arrêter un des kamikazes.