Driss Ksikes a quitté
Tel Quel et
Nichane suite à
sa condamnation à une peine de trois années de prison (!) avec sursis au mois de janvier passé. Il a depuis collaboré notamment avec
Le Nouvel Observateur , pour lequel il a écrite quelques articles. Il a ainsi écrit
une brève note de lecture sur un ouvrage - "
L'éveil de l'Afrique noire " - du philosophe français Emmanuel Mounier, écrit en 1950 et réédité. On y lit notamment ceci: "
l'auteur apprécie la rationalité propre, si proche de la nature, des Africains ".
Cette note de lecture lui vaut
une volée de bois vert de la part la professeure émérite d'histoire, spécialiste de l'Afrique noire et plus particulièrement de la période coloniale ainsi que de l'histoire des femmes africaines,
Catherine Coquery-Vidrovitch , qui l'accuse de porter "
aux nues un ouvrage certes remarquable du philosophe Mounier… en 1950, car c’est un document historique intéressant sur la vision (et l’état) des sociétés africaines (et non pas de « la » société , svp, l’Afrique est deux fois plus grande que l’Amérique du Nord !) il y a plus d’un demi-siècle, alors que la colonisation française était encore en place. Il est évident que, comme pour Leiris, ce qu’écrivait Mounier en 1950 était remarquable pour l’époque, et ce n’est évidemment pas cela que je critique, mais le fait de le recommander aujourd’hui comme si c’était toujours valable - preuve en somme indirecte a posteriori que Sarkozy aurait raison… Car cette vision est précisément la vision erronée que le Président Sarkozy et sa plume Guaino ont apportée des Africains d’aujourd’hui – et non plus du siècle dernier - , oubliant totalement que l’histoire est passée par là, et plutôt rondement et bruyamment : il me paraît important que vous vous reportiez à ce que Philippe Bernard a exprimé fort bien dans Le Monde du 24 août... Car vous continuez de véhiculer sans commentaires ce qui est devenu aujourd’hui de vieux clichés, les approuvant donc implicitement sans vous rendre compte de l’inexactitude criante du diagnostic actuel, et vous contribuez ainsi à désinformer gravemement nos concitoyens ".
Même si je ne serais pas si sévère que l'éminente historienne, j'ai constaté quelquefois que des Marocains intériorisaient les pires clichés coloniaux, parfois sur eux-mêmes, d'autres fois sur l'Afrique noire. Même s'il ne s'agissait pas de la période coloniale mais du génocide rwandais, je me rappelle ainsi d'une note de lecture, dans Le Journal Hebdomadaire je crois (mais je peux avoir confondu avec Tel Quel - c'était en tout cas l'un des deux, et je précise qu'elle n'était en tout cas pas de Driss Ksikes), sur l'ignoble ouvrage du mercenaire de plume Pierre Péan "
Noires fureurs, blancs menteurs ", ouvrage raciste, négationniste et révisionniste, minimisant jusqu'à le nier
le génocide tutsi , renvoyant avec obscénité la responsabilité du génocide sur ses victimes tutsies, et ayant valu à son auteur des poursuites judiciaires. Le Journal Hebdomadaire, pas plus que le reste de la presse marocaine, ne se distingue pas par sa couverture de l'actualité de l'Afrique noire ou des publications d'actualités dans le monde de l'édition. De façon surprenante, pour une fois que ce magazine décida de couvrir un livre sur le Rwanda, son choix se porta sur un pamphlet révisionniste, dont la thèse, diffusée également par le
négrophobe journaliste
Stephen Smith que les lecteurs marocains de la presse française connaissent bien, se trouve très bien arranger les affaires de l'Etat français, dont la
présidence (y compris
un Hubert Védrine , secrétaire-général de l'Elysée à l'époque, dont la réputation au Maroc est injustement favorable), le gouvernement et
l'armée ont eu
un comportement en 1994
objectivement assimilable à de la
complicité de génocide, malgré les tentatives de
dénégation . Il aurait mieux valu de couvrir un ouvrage de
Gérard Prunier ,
Jean-Pierre Chrétien ,
Linda Malvern ,
Patrick Saint-Exupéry ,
Roméo Dallaire ,
François-Xavier Verschave ou encore le "
Rwanda, une guerre noire " de Gabriel Pérès et David Serventois.
Cette question du Rwanda mériterait décidément que j'y revienne.
PS: Par ailleurs, parmi les porteurs d'eau des révisionnistes et tenants du
hutu power à la Smith & Péan, on trouve
Bernard Lugan , pied-noir, professeur d'histoire français
d'extrême-droite et qui
ne s'en cache pas ,
chantre de la colonisation, et
qui défendit l'apartheid lorsque ce régime barbare régnait en Afrique du Sud, et qui est, comme par hasard, l'auteur d'une "Histoire du Maroc"
fort particulière , puisque
Lugan n'est pas arabophone et n'avait jamais écrit sur le Maroc. Ce livre, sorti aux éditions Perrin à Paris, a d'ailleurs bénéficié d'une sortie au Maroc à un prix inférieur à celui qui correspondrait normalement pratiqué pour les livres français au Maroc, ce qui laisse supposer qu'il a bénéficié de subventions, sans aucun doute de l'Etat marocain.
Il y a d'ailleurs un précédent célèbre, puisque
Jacques Benoist-Méchin , condamné à mort en 1945 pour faits de collaboration, rédigea, une fois sa peine commuée et sa libération acquise, une biographie de Lyautey ainsi qu'une "
Histoire des Alaouites " publiée à titre posthume auprès des mêmes éditions Perrin, et, comme par hasard, également à un prix subventionné... Son livre le plus intéressant sur le Maroc, lui qui était un ami de feu Hassan II, fût son livre de souvenirs "
Deux étés africains ", relatant pour moitié son expérience du coup d'Etat manqué de Skhirat en 1971, auquel il assista en tant qu'invité à l'anniversaire royal - un témoignage de grande valeur, mais dont la publication n'a bizarrement pas été subventionnée par le Maroc...