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Dans la vie il faut avoir deux idées, l'une pour tuer l'autre (Amartya Sen, philosophe indien)

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notes de lecture 
« Mon combat pour les lumières » de Mohamed Charfi: L'homme des convictions  Vendredi 08 Mai 2009
Abdelaziz Mouride

Les éditions Tarik mettent à la disposition du lecteur marocain, un livre d’une grande importance sur le plan maghrébin. Il s’agit des mémoires de Mohamed Charfi, l’intellectuel tunisien d’envergure international que le Maghreb a perdu il y a près d’un an. Coédité avec les éditions Zellige de Tunisie le livre porte un titre qui en dit long sur l’auteur : « Mon combat pour les lumières ».
Combat pour les lumières, telle était la vie en effet de cet intellectuel humaniste qui fut de toutes les luttes. De la décolonisation, des droits de l’homme, de la démocratie après l’indépendance pour commencer, pour un islam de tolérance et d’ouverture ensuite, sans oublier son engagement résolu pour l’unité du Maghreb à laquelle il consacre une bonne partie dans cet ouvrage.
Né en 1936 à Sfax en Tunisie, d’une famille de lettrés religieux, il dut tomber très tôt dans la marmite de la politique: «Depuis ma tendre enfance, aussi loin que je remonte dans mes souvenirs, je constate que je me suis toujours intéressé à la politique » . La colonisation française et son corollaire, l’effervescence patriotique, la seconde guerre mondiale qui n’épargna pas la petite Tunisie, y étaient pour une large part dans cet intérêt à la politique.
En 1963, durant ses études à la faculté de droit de Paris , Charfi, alors militant de l'Union générale des étudiants de Tunisie et proche des idées de Mehdi Ben Barka, participe à la création du mouvement d'extrême gauche Perspectives et à l'implantation de cellules du mouvement en Tunisie. Ce qui lui valut 15 mois de prison sous Bourguiba en 1968 après l’arrestation de la plupart des militants de son mouvement.
A sa sortie de prison en 1969, il reprend le chemin de l'université, obtient son agrégation de droit privé et devient professeur à la faculté de droit de Tunis et à la faculté des sciences juridiques, politiques et sociales de Tunis où il est nommé professeur émérite en 1996.
En 1989 il est élu président de la Ligue tunisienne des droits de l’homme, C'est à cette même année que le président Zine el-Abidine Ben Ali, au pouvoir depuis deux ans, le nomme ministre de l'éducation nationale, de l'enseignement supérieur et de la recherche scientifique . Comment le militant des droits de l’homme a-t-il accepté de faire partie d’un gouvernement pour le moins anti démocratique ? charfi s’explique : « Mon entrée au gouvernement est intimement liée aux promesses du régime du 7 novembre et aux espoirs qu’il a suscité à ses débuts (…) Aujourd’hui, vingt ans après, cela peut étonner, mais à l’époque, l’optimisme était général. »
Charfi décrit ce passage au gouvernement à la tête du ministère de l’éducation nationale comme une expérience sur le fil du rasoir. Déçu après une série de mesures de durcissement du régime il décide de protester auprès du président : « Je rédige la lettre avec un ton très ferme. Je me dis que si j’avais jusqu’ici de bonnes relations avec le président (…) maintenant le devoir m’impose de lui dire la vérité au risque de compromettre ces relations. »
En 1994, il finit par prendre ses distances avec le régime dont les desseins despotiques sont devenus évidents.
Désormais il se détourne du pouvoir pour se consacrer à la défense des valeurs de droits de l’homme et de la liberté. il joue un rôle important à la conférences sur l'avenir de la société musulmane, le fossé entre l'Orient et l'Occident, les moyens de réconcilier le musulman avec l'histoire de sa religion. En 2005, il est invité par le secrétaire général des Nations unies Kofi Annan, à faire partie de la commission des Nations unies pour le dialogue des civilisations, qui donnera lieu à la création de l'Alliance des Civilisations.
En 1999, il fait paraître son livre « Islam et liberté, le malentendu historique » , où il dénonce la conception intégriste de l’islam qui sacralise la charia en l’élevant au rang d’œuvre divine, et où il développe une conception libéral et humaniste de la religion réconciliée avec l’époque et libérée des interprétations théologiques des anciens. Il Plaide pour la nécessité de séparer la fonction politique de celle religieuse au sein de l'État dans le but de voir émerger la liberté et la démocratie.
Homme de raison, Charfi fut également un homme de cœur. S’il s’est élevé contre le panarabisme totalitaire et exclusif d’un Nasser, il fut un inconditionnel de l’unité maghrébine à laquelle il consacra une grande partie de sa vie.
Plusieurs pages de ce livre sont dédiées à ce combat. Il faut savoir que Charfi a rencontré à maintes reprises, les dirigeant maghrébins dont Réda Guédira, Kaddafi, Houari Boumédiene sans parler des responsables gouvernementaux et des dirigeants des partis politiques.
Il serait intéressant pour le lecteur marocain de lire les propos que certains dirigeants de la région tiennent à l’égard de leur pays. Entre autre Kaddafi qui justifiait son soutien au Polisario par le fait que le Maroc est « pro impérialiste », où le secrétaire général du FLN sous Boumédiene qui ne cache pas les vrai raison de la politique algérienne dans la région.
On ne peut s’empêcher de se poser des questions sur l’avenir de l’idée d’un Maghreb uni en parcourant les pages consacrées à ce sujet dans ce livre. On se dit : décidemment, le Maghreb n’est pas pour demain.
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notes de lecture 
Abdellah Le cruel de Patrick Girard: Andalous, Petites intrigues et grands meurtres  Mercredi 15 Avril 2009
« Les habitants de la cité grimpèrent sur les toits pour observer de loin les volutes de fumée qui montaient vers le ciel. Les soldats avaient été postés à l’entrée du quartier et interdisaient à quiconque d’y pénétrer. On entendait distinctement le bois de charpentes crépiter et celle-ci s’écrouler. Quand les maisons entourant le palais de Mutarrif ne furent plus qu’un tas de cendres fumantes, Ubaïd Allah Ibn Mohammad Ibn Abi Ibn Abda donna l’ordre à ses troupes d’attaquer. (…)Débusqués, ils (les assiégés) se battirent comme des lions avant d’être contraints de déposer les armes. Chargés de lourdes chaînes, ils furent conduits, sous les huées de la foule, jusqu’à la grande mosquée où les dignitaires religieux ne prirent pas la peine de les entendre, leurs crimes étant avérés. Condamnés à mort, ils furent exécutés et leurs têtes clouées sur la porte du pont ».
Voici une autre facette de l’histoire de l’Andalousie sous domination musulmane qui donne le change à la réputation de raffinement et de tolérance, dont ce royaume omayyade a toujours été crédité, faisant contraste avec un voisinage européen au tout début du Moyen Age.
Une histoire parcourue d’épisodes sanglantes d’une violence et d’une cruauté qui n’a rien à envier à ce qui se faisait de mieux en la matière à l’époque.
C’est cette histoire évènementielle que Patrick Girard a choisi de nous raconter tout au long des 350 pages de son nouveau récit intitulé fort à propos : « Abdellah le cruel » .
Ecrivain et journaliste, Patrick Girard est docteur en histoire et ancien attaché de recherche au Centre national de Recherche Scientifique français. Adepte du roman historique, on lui doit plusieurs ouvrages dont une trilogie consacrée à l’antique Carthage, La Soudanité, Cordoue ou la conquête d’Allah. Il est également auteur de plusieurs essais dont La Révolution française et les Juifs, L’Afrique continent sacrifié et bien d’autres.
Nous sommes en 888 de l’ère chrétienne lorsque Abdallah accède au trône au titre d’Emir d’Al Andalous. Le royaume musulman est très puissant face aux petites principautés chrétiennes au nord de l’Espagne, mais il est miné à l’intérieur par de graves dissensions qui vont conduire à son éclatement et plus tard à sa disparition.
C’est en 852 que des signes de relâchement ont fait leur apparition. L’Emir Mohamed vient d’accéder au pouvoir à la suite de la disparition du puissant Emir Abderrahman. Enclin à la piété dans la solitude, il assiste impuissant à morcellement du royaume entre seigneurs dans les provinces. Chrétiens au nord, musulmans convertis ou Muwalladun à Bobastro et Arabes jaloux de leurs privilège à Ishbiliyah. C’est à qui mieux mieux se tailler le meilleur morceaux, le plus grand fief, organiser la plus grande conjuration contre l’autorité de Kurtouba.
Intrigues, complots, meurtres, étaient monnaie courante dans ce royaume réputé ailleurs pour la richesse de sa culture et le raffinement de sa civilisation. Patrick Richard rappelle au fil de son récit, que les clercs de l’époque se faisaient un devoir d’apprendre la langue arabe, outil incontournable du savoir et de la connaissance, méprisant au passage la langue latine prônée par les autorités ecclésiastiques.
C’est dans ce contexte trouble que le jeune et ambitieux prince Abdellah, fils cadet de Abderrahman, s’empara du trône à la suite de la mort mystérieuse de l’Emir mohammad, et après s’être débarrasser des autres prétendants parmi sa fratrie.
C’est le commencement d’une période d’une difficulté inouïe où l’on asiste à l’enchaînement d’un feuilleton haletant fait de petites intrigues et de grands meurtres en famille pour commencer et qui ne tarde pas à déteindre sur le reste du pays. Le petit extrait sus-mentionné n’est qu’un petit exemple parmi tant d’autres de la violence qui marqua l’époque. Le prince Mutarrif assiégé, dont il est question n’est autre que le propre fils de l’Emir Abdellah. Celui-ci n’hésita pas à ordonner de décapiter son propre fils à des fins de raison d’Etat.
En voici un autre petit exemple : « (…)Quelques semaines plus tard, Ishbiliyah vit arriver des cortèges misérables de paysans muwalladun chassés de leurs villages par Kuraïb Ibn Khaldoun et ses comparses. Ils avaient brûlé les fermes et les mosquées, coupé les arbres fruitiers et saccagé les cultures. Ce n’était là qu’un début. Les rebelles dévastèrent les faubourgs de la ville. Fou de rage, le wali décida d’effectuer une sortie avec sa garnison, en dépit des conseils de prudence de ses officiers qui n’étaient pas sûrs de la loyauté de leurs hommes(…) Il eut le tort de ne pas les écouter. Près d’Al Balat, il tomba dans une embuscade et trouva la mort, atteint d’une flèche dans le cou (…)
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« Al-Andalus » de Kenza Loudiyi et Abdellah El Ghazouani: Grandeur et décadence d’une civilisation   Lundi 13 Avril 2009
Abdelaziz mouride

C’est un peu l’histoire d’Al-Andalus racontée par ses propres acteurs que ce livre de Kenza Homman Loudiyi et Abdellah El Ghazouani écrit sous le titre "Al-Andalus ombres et lumière". Une histoire qui se situe entre le roman et le récit, dont l’un des auteurs - El Ghazouani -, loin d’être historien, est en fait professeur de littérature. On en sait pas plus malheureusement ni sur lui ni sur Kenza Homman Loudiyi.
« Je me nomme Abderrahman l’immigré, premier Emir d’al-Andalus.
« Oui, je viens de Syrie, traqué et pourchassé par les fils de Abbas, qui ont exterminé les enfants d’Omayya et occupé le trône du Calife dans la maison de l’Islam »,
raconte le premier des protagonistes, connu sous le nom de Abderrahman Addakhil ou le Faucon de Qoraïch. C’est le véritable fondateur de l’Emirat d’al-Andalus en 755, après de longues années de luttes intestines entre les différentes factions des armées musulmanes composées de berbères du Maroc, et d’Arabes yéménites et Qaysites qui ont franchi le Détroit de Gibraltar dès 711.
C’est au prix d’une terrible guerre fratricide que le nouveau prétendant a pu enfin unifier les nouveaux territoires conquis par les musulmans à l’apogée de leur puissance. D’où le sous-titre de ce livre : Ombres et lumière. Al-Andalus est synonyme de raffinement et de culture ouverte et tolérante. C’est également synonyme de raffinement en matière d’urbanisme et d’art architectural dont l’Alambra est l’une de ses multiples joyaux. C’est la face lumineuse de cette immense civilisation qu’est l’Andalus du Moyen-âge. Il y a aussi des zones d’obscurité que constituent les guerres fratricides, les complots, les intrigues de palais, la violence inouïe avec laquelle les conflits sont résolus. Nous en sommes rendu compte dans un précédent article sur le livre de Patrick Gérard dont le seul titre « Abdellah le Cruel » est déjà tout un programme en la matière.
Le présent ouvrage survient comme une confirmation :
« Nous attaquâmes l’ennemi, nous enfonçâmes ses rangs et Ibn Moughit tomba entre nos mains.
« Je fis envoyer sa tête embaumée, enroulée dans le drapeau noir des Abbassides, et son brevet d’investiture (..) par un marchand de Kairouan qui s’en débarrassa sur le marché de la ville ».
« Mais le plus amer, ne fut-ce pas la révolte de ceux des miens que j’avais fait venir d’Orient, que j’ai accueillis avec honneur, en hommage au nom que nous portons », apprend-t-on de la bouche de Abderrahman. Abd AsSalam ibn ‘Abbas et mon propre neveu complotèrent contre moi, rêvèrent de monter sur mon trône, tout comme plus tard, mon autre neveu al Moughira, le fils de mon frère al-Walid. Tous durent être châtiés. » Il faut lire : mis à mort de la façon la plus atroce.
Parmi les narrateurs qui font le récit d’al-Andalus, on retrouve le grand musicien Ziryab dont l’influence sur la musique andalouse est déterminante.
Né à Bagdad en 789, Abou l’Hassan Nafi’, dit Ziryab, en référence à un oiseau au chant divin, arrive en Andalousie en 822. Le pays connaît une période de stabilité après de longues années de troubles. Abderrahman II, le quatrième Emir, est décidé à faire de Cordoue une émule de Bagdad. D’où son choix pour Ziryab, fraîchement débarqué de la capital abbasside où il a été disciple des grands maîtres de musique, Ibrahim al Mossouli et son fils Ishaq. « L’Emir se montra curieux du perfectionnement que j’ai apporté au luth, avec la cinquième corde (…), raconte Ziryab. « J’ai eu l’honneur d’être invité par l’Emir à présenter mes idées sur la musique devant sa cour. La musique arabe, comme l’architecture, est devenue l’un des éléments les plus caractéristiques de l’Islam » .
Ibn Hazm, le troisième narrateur, homme de lettres, auteur de « Le collier de la colombe », nous fait le récit des intrigues de palais, notamment la fulgurante ascension de Ibn Abi ‘Amir al Mansour qui, de connivence avec la propre mère de l’Emir, devient, de simple intendant, le maître à bord en qualité de hajib qui fait et défait les monarques. Il parvient même à édifier toute une cité, Madinat az-Zahira, qu’il transforme en cité palatine, en lieu et place de Madinat Az-zahra, édifiée par l’Emir.
Les autres narrateurs sont ibn Tofayl (1110-1185), qui fait le récit de la prise du pouvoir des Al Moravides ; Lissan Din Ibn al-Khatib (1314-1374).
Cinq voix, cinq récits, autant de chroniques de la grandeur et de la chute d’une grande civilisation qui a duré plus de sept siècles.

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'Chama' de Siham Benchekroun: Sublime rédomption   Vendredi 10 Avril 2009
Abdelaziz Mouride

« Tu es mon pèlerinage d’amour.
« Certains marchent vers des tombes sacrées, moi je marche vers toi. Comme les saints vénérés des autres, toi aussi tu es à la fois morte et vivante.
« Morte puisque je ne pourrais plus jamais vivre avec toi, vivante parce que je ne cesserai de te porter en moi. »
C’est à un véritable pèlerinage que Siham Benchekroun nous invite dans ce nouveau roman intitulé sobrement « Chama ». Un nom de femme aux effluves désuets des jours d’antan, marque de tradition et d’authenticité rassurantes.
C’est le quatrième ouvrage de Siham Benchekroun, après un recueil de nouvelles : « Les jours d’ici » ; un autre recueil de poèmes :« A toi », et surtout un roman, « Oser vivre » son baptême de feu, où elle révèle un véritable talent de conteuse et de « chirurgienne de l’âme humaine ».
C’est dans les replis de l’âme d’une femme que Siham Benchekroun nous a offert une balade dans « Oser vivre », c’est dans les sinuosités profondes et tortueuses de l’âme d’un homme qu’elle nous invite le temps d’un pèlerinage dans « Chama ».
Un homme sans nom, un anonyme mais qui, paradoxalement, campe tous les hommes autant dans leur force que dans leur fragilité, leur vanité ou leur bêtise.
Notre homme est un séducteur qui se dit adepte convaincu de l’union libre très en vogue dans les années 60 et 70, et qui s’empresse d’en convaincre ses conquêtes : « Afin de me donner bonne conscience cependant, je t’invitais à ‘’rencontrer’’ d’autres personnes, pour ‘’vivre autre chose’’, et ‘’qu’il n’y ait pas de différence entre nous’’, claironne-t-il à l’intention de « Chama », l’une de ses innombrables conquête, afin de la convaincre de sa réticence à tout engagement .
Jusqu’au jour où de guerre lasse, la bonne Chama se résout à prendre en main sa propre vie. Et c’est la chute : un tournant dont l’auteur fait le lieu de focalisation de ce roman fait d’une seul pièce : le discours d’un homme amoureux en souffrance, qui va à sa propre rencontre après sa descente aux enfers ; et à l’occasion, nous ouvre des pistes susceptibles de nous mener vers la découverte de nous-même.
C’est la grande force de Siham Benchekroun : faire d’un fait d’intimité, somme toute anodin puisque courant, en l’occurrence l’éloignement d’un être aimé, une leçon de chose, une source de méditation sur les complexités de la condition humaine, et, cerise sur le gâteau, un poème qu’on voudrait lire à haute voix : « Les hommes sont pleins de larmes. Ils s’accrochent seulement à des digues de fortune, leur vie durant, ballotant et se durcissant contre les vents .
« Nuit après nuit, les assauts de mon chagrin ont fait rompre la coque de mon être. Dans les torrents de mes pleurs ont été charriées mes lâchetés.
« Mon cœurs a été comme abrasé au papier de verre et me voilà devenu transparent et perméable, la poitrine ouverte …»
Sublime rédemption après la chute.
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« Abdellatif Laâbi, traversée de l’œuvre » de Jacques Alessandra: Un esthète de la dissidence  Vendredi 23 Janvier 2009
Revisiter l’univers créatif d’un poète tel que Abdellatif Laâbi, ainsi que son parcours personnel, c’est replonger dans l’histoire politique des soixante dernières années d’un pays qui ne cesse de muer dans la tourmente. C’est ce qu’a tenté de faire, avec bonheur, Jacques Alessandra dans ce livre intitulé sobrement : « Abdellatif Laâbi : traversée de l’œuvre ».
L’entreprise, on l’imagine n’a rien d’une promenade de santé. Elle est à double canevas : celui de l’histoire politique d’une élite intellectuelle post indépendance ; et celui de la littérature marocaine de langue française dont Abdellatif Laâbi est l’un des initiateurs.
Ca tombe bien, Jacques Alessandra est un connaisseur de l’une et de l’autre. Né à Constantine (Algérie) en 1946, il a fait toute sa carrière professorale entre l’Algérie, la France et le Maroc. Connaisseur averti de la littérature maghrébine (on lui doit une thèse de doctorat sur Kateb Yacine en 1978), il est également un ami de longue date de Laâbi dont il a consacré déjà un ouvrage en 1985 sous le titre « Les Brûlures des interrogations ».
Politique et littérature ? Un mélange des genres ? Du tout, s’empresse d’expliquer l’auteur d’entrée de jeu : « Est-il possible de parcourir une telle œuvre (celle de Laâbi) sans convoquer le politique, sans évoquer le rôle du poète dans la société d’aujourd’hui, au Maroc d’abord où se situe la source de son imaginaire, en France ensuite où l’écrivain semble établi (...) ? »
Difficile en effet de délimiter les frontières entre engagement politique et production littéraire chez la génération d’écrivains et de poètes précurseurs , à quelques exceptions près, dont Laâbi fait partie, avec d’autres tel Khaïr Eddine, Nissaboury, Loakira, et bien d’autres. L’engagement politique est apparente dans l’œuvre de Laâbi sinon dans sa totalité du moins dans celle des premières phases, ce que Jacques Alessandra appelle : «la rupture inaugurale » et de « l’isolement et figures du moi ». C’est tout un mouvement littéraire, né des frictions des premières années de l’indépendance, celles des désillusions aussi, qui se reconnaissait comme littérature « engagée », selon la formule de Jean Paul Sartre qui a eu beaucoup de bonheur depuis son inauguration dans un livre-manifeste « Qu’est-ce que la littérature ? ».
C’est pour cette raison que la lecture de l’œuvre de Laâbi est inséparable de la lecture de l’histoire politique depuis l’indépendance, qu’elle contribue à éclairer autant qu’elle s’en éclaire tel un jeu de miroir. On doit se rappeler que Laâbi a payé le prix fort ce choix de l’engagement.
Jacques Alessandra cependant, tout en acceptant cette lecture de l’œuvre de Laâbi, n’en est pas moins critique de son usage stéréotypé et réducteur de l’œuvre de toute une vie : « Lire Laâbi aujourd’hui c’est briser l’enclos d’écrivain engagé où on l’enferme souvent pour ne retenir de lui que son humeur frondeuse, effaçant du même coup ses moments de joie et de plénitude, de deuil et de souffrance, d’humour et de gaillardise. Il faut se méfier de cette conduite stéréotypée qui limite le mouvement de l’œuvre à ses seules colères même si elles ont été fondamentales, fondatrices. »
Derrière Laâbi de la revue Souffles , des «Chemins de ordalies », et bien avant, de « bsous le poème le bâillon » où il a entrepris, selon la belle formule d’Alessandra, d’ « accorder le souffle de l’écriture aux râles d’un monde en perdition. » , il y a un autre Lâabi, celui entre autres du « Fond de la jarre », de « Mon cher double » et des «Tribulations d’un rêveurs attitré » où il se suffit de l’ivresse d’un instant délicieux ou de célébrer l’avènement d’une promesse inédite .
C’est de ces multiples facettes de ce poète prolifique -on lui doit quand même une quarantaine de livres, entre recueils de poésie, romans, pièces de théâtre, et écrits pour la jeunesse- qu’il s’agit dans ce livre qui retrace l’itinéraire du poète depuis les premières ruptures jusqu’à aujourd’hui.
Il ne s’agit pas de faire une lecture plus soft de l’œuvre en la « désengageant », nous rassure l’auteur, il est question ici de l’actualiser en l’a « dégageant », de la libérant des lecture hâtive et stéréotypée.
« Chant tragique, colère, révolte, leçon d’espoir, appel au dialogue, déchiffrement du monde et de soi, l’œuvre nous fait entendre la voix de quelqu’un qui se veut témoin de lui-même et de son époque. Elle donne l’idée d’une méditation poétique aux allures de bréviaire où chacun peut puiser son propre enseignement. »
Abdelaziz Mouride

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« Un candide en Terre sainte » de Régis Débray:Tous à l'abime  Vendredi 16 Janvier 2009
Abdelaziz Mouride
Si le qualificatif de soixante-huitard a encore un sens aujourd’hui, il siérait bien à Régis Debray. Un Soixante-huitard aujourd’hui ? L’esprit de contestation, un tantinet excessive, un humanisme débordant moins la chapelle idéologique qui fit à la fois le charme et la puérilité de 68. Voilà en gros le Régis Débray de ce nouveau livre dont le titre évoque l’esprit d’un autre contestataire inspirateur précoce de tous les 68. Il s’agit de Voltaire bien sûr et de son Candide. Ca donne ceci chez Débray : « Un candide en terre sainte » .
On connaît le Candide de Voltaire et sa fameuse formule salvatrice : « tout est pour le mieux dans les meilleurs des mondes ».. La terre sainte, on le devine, c’est le Proche-Orient, berceau de toutes les révélations, aujourd’hui un espace d’un « maximum de haine dans un minimum de territoire ». Et voilà notre philosophe, qui n’en pouvait plus des cogitations abstraites entre quatre murs, tenté d’aller philosopher ailleurs là où l’événement se déroule, se fait industrie, un lieu idéal pour contempler à loisir « comment les hommes vivent ce qu’ils croient et quel changement apporte le monde aux idées qui ont changé le monde ».
Un périple en terre sainte donc. Mais aussi au Liban, en Syrie et en Jordanie. Et si on faisait ça en suivant l’itinéraire emprunté par Jesus selon les Evangiles, il y a deux mille ans ? L’idée n’est pas mauvaise quand on sait que l’auteur a lui même eu l’occasion de porter la croix en gouttant aux affres de la torture et de la réclusion en Bolivie à la suite de son compagnonnage de Che Guevara dans les maquis en Bolivie à la fin des années 60.
C’est donc en humaniste rompu à la condition humain, mais désabusé, qu’il entreprend ses pérégrinations, loin de l’actualité politique factuelle telle qu’elle est colportée au jour le jour, par les images de la télévision, loin des déclarations politiques tonitruantes et pure langue de bois, mais dans les profondeurs des âmes que seuls peuvent rendre le geste et la parole banals, les réflexes autour des lieux de crispation identitaire, le petit fait divers du jour. Toutes choses qui ont peu de chance d’attirer les feux de la rampe, et qui pourtant, sous-tendent tout le reste.
Il faut le faire. Si au temps de Jésus, il était possible de se frayer un chemin sans nulle autre entrave que celle de la distance, aujourd’hui, il est absolument impossible de passer d’une région à l’autre, voir d’une ville à l’autre, et encore moins d’un pays à l’autre, sans passer par les chemins tortueux et aléatoires de la diplomatie. Frontières fermées, check point, barrages, murs de séparation, c’est le quotidien de ce petit territoire où, aux barricades des murs et du fil barbelés s’ajoutent d’autres barricades encore plus infranchissables, celles des identités, des croyances, et des préjugés.
A Jerusalem « le salon mondial des monothéismes » les habitants de différentes confessions se côtoient sans se voir ni s’écouter, « cet idéal de confort, cette universelle promesse de bien-être atteint ici son plein accomplissement. Le grand Jérusalem n’a que sept cent mille habitants. Et l’intra muros, l’Old city, regroupe trente-quatre mille âmes sur un kilomètre carré, en quatre étroits quartiers à la fois singularisés et collés l’un à l’autre (juif, chrétien, musulman, arménien). La volonté de ne pas savoir y prend un relief d’à-pic, quoique personne n’en ait cure, chaque monde se prenant pour le monde. »
Plusieurs monde en effet en un, et bien à l’étroit : « en un instant, on quitte un monde à l’étroit, populeux, sale, odoriférant, (celui des musulmans) pour un autre, spacieux, hygiénique, coquet aseptisé (celui des juifs). » . La cause, la forte densité démographique dans les quartiers musulmans et la défaillance des services municipaux.
« La banalité du mal » est semble-t-il la règle. Tel-Aviv ? « l’Amérique en Méditerranée" , « Miami chez les Bédouins », « villa dans la jungle », « une devanture Hermès à l’entrée d’un bidonville ». C’est l’arabe qui a l’apanage du bidonville et de la jungle.
Très critique l’égard de la politique de l’Etat hébreux, il n’en est pas plus tendre avec les palestiniens du Hamas et les islamistes tout poils confondus : « Comment a-t-on pu glisser du sermon des Béatitudes aux moines Kalachnikov libanais ; de l’hospitalier Abraham au colon tirant sur un voisin arabe venu cueillir des olives dans son propre champs ; de Mahomet, guerrier se battant contre les guerriers, au human bombs tuant femmes et enfants ? »
Et puis cette réflexion qui n’a rien de candide. Ou si, que Voltaire aurait pu mettre, à sa manière, dans la bouche d’un Panglos :
« La myopie est bonne pour le tonus. Vivre dans le provisoire permet aux vaillant de Tel-Aviv de marcher gaiement vers la catastrophe, forts d’une panoplie militaire sans égale, et aux valeureux de Naplouse, de se battre à mort pour l’avènement d’un Etat qui n’a déjà plus de terre sous les pieds. »
C'est malheusement ceque l'actualité de Gaza confirme aujourd'hui. Tous à l'abime .

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L’Orient après l’amour de Mohamed Kacimi: Chronique d’un monde qui perd la tête  Mercredi 31 Décembre 2008
Abdelaziz Mouride
« J’étouffais dans l’Algérie de Boumédiène. Ce colonel, à l’instar des « barbaresques » du FLN, considérait le pays comme un butin de guerre, arraché de force aux mains de la France. Notre indépendance est à leurs yeux un vol à la tire. Nous n’étions pas des citoyens, mais des captifs de guerre, aptes à être vendus pour un oui et surtout pour un « non », écrit Mohamed Kacimi en ouverture de son nouveau livre paru chez Actes Sud, sous le titre pour le moins anbigu : « L’Orient après l’amour ».
Installé en France depuis 1981, pour fuir justement les dérives autoritaires du régime de son pays, Mohamed Kacimi, descendant d’une lignée de cheikhs de l’une des plus grande zaouia du sud algérien, va être amené, par une série de hasard, mais aussi grâce à sa formation littéraire et sa connaissance de la culture religieuse, à consacrer son travail à la réflexion sur la culture arabe.
Fréquentant « le milieu de la poésie » à son arrivée en France, il découvre l’Orient à l’occasion d’un voyage au Yemen sur les traces de Rimbault qui y a séjourné et travaillé durant des années, puis par la suite en s’intéressant à la vie de Mohamed à Médine.
Plus tard, il découvre le Caire, Damas, Jérusalem, Fès, Tunis, Casablanca et Beyrouth.
Le présent récit est inspiré de ces voyages. Son constat est sans appel, il rejoint et conforte celui que beaucoup d’intellectuels de la région et en dehors ne cesse de dénoncer et que Kacimi résume ainsi : « Au fil des ans, j’ai vu aussi comment les femmes et les hommes de ces pays, à force de manque de libertés, de répression, de prohibition de l’amour, ont fini par renoncer au bonheur pour faire de la catastrophe une religion et de la religion une catastrophe. L’islam de la transe que j’ai connu enfants est devenu aujourd’hui une simple propédeutique de la mort » .
L’expérience algérienne douloureuse de l’auteur, la recrudescence de la violence que le pays a connu tout au long des deux dernières décennies, ne sont pas étrangères à ce constat amer qui traverse tout le livre et qui semble être porté par l’auteur comme un fardeau pesant . D’où ses propos de révolte et de rupture : « Je n’ai point quitté une langue maternelle, mais une langue divine. La langue française est devenu pour moi la langue du Je. Langue de l’émergence pénible du Moi. »
C’est une réaction bien connue chez beaucoup d’intellectuels des pays décolonisés. Il est le fruit de l’éclatement fracassant d’un mode d’être et d’une culture en perte de vitesse, sous l’effet des siècles de sclérose et de déclin, contre la réalité changeante et incertaine d’un monde aux frontières aléatoires et incertaines. Elle explique pour beaucoup l’explosion de la violence inouie que ce pays, trop longtemps sous domination coloniale, a été victime.
Issu d’une famille pieuse qui présidait depuis deux siècles aux destins d’une large population aux confins du désert, Kacimi a été de surcroît, l’enfant d’un petit village de nulle part bien à l’abri de toute influence française : « Là-bas dans notre zaouia, haut lieu, dit-on du mysticisme, centre de la grande confrérie Rahmaniya, cité née du néant et du miracle, à je ne sais quel siècle, les hommes semblaient être des marges et des ombres fugitives. Ils ne vivaient surtout que pour s’estomper, se dissoudre, de toutes leurs forces, dans la foi. »
Paradoxalement ce monde clos et se suffisant à lui même, n’éclate qu’après le départ des Français: « Vint l’indépendance. Notre monde si hermétique commença à craqueler. Pire que l’eau, il prenait du réel. Il nous fallu sortir de la zaouia» . Pour le jeune Mohamed, c’est le commencement d’une naissance. Il découvre l’école, le français, une langue profane, ce qu’il appelle la langue du « Je » , qui lui fait écrire bien plus tard : « Je n’écris pas en français, j’écris en moi-même » .
Certains intellectuels, sous l’effet du choc brutal, sont tentés de se protéger en se réfugiant dans le passé, Kacimi préfère la rupture : « Il est des origines qui appellent des départs et non d’émouvants retours ».
Est-il vraiment parti ? A-t-il franchi le pas vers la rupture ? Rien n’est moins sûr. A preuve, ce livre, comme d’autre avant lui, qui malgré son excès de langage, malgré des jugements parfois à l’emporte pièce, est en fait un cri de douleur d’un être écartelé entre deux mondes qui n’arrivent pas encore à se rencontrer.
Comment ne pas ressentir de la douleur face à des étudiants au Caire avec lesquelles il devait animer une conférence sur la littérature, et qu’il se voit obligé de changer de programme pour parler du port du voile par les femmes en France ?
Comment ne pas être dépité devant le fleurissement des chaînes satellitaires dont le souci premier est de servir la cause des islamistes ?
De Beyrouth à Jerusalem, de Riad à Alger en passant par le Caire et Sanâa, Kacimi est horrifié par l’ampleur de l’influence islamiste sur les consciences : « Ce souci obsessionnel d’introduire du religieux dans le moindre geste du quotidien, cette absence de toute distance de l’individu par rapport aux lois religieuses est un phénomène qui touche aujourd’hui tout le monde arabe, si ce n’est musulman. »
Un livre à lire et à méditer.
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notes de lecture 
Léon l'Africain de Natalie Zemon Davis: Un voyageur entre deux monde  Samedi 06 Décembre 2008
Abdelaziz Mouride

Hassan al-Wazzan ne cesse de susciter l’intérêt des chercheurs de par le monde. Signe des temps sans doute. A l’heure de la mondialisation tous azimut, grosse entre autre de désir, tout paradoxal, de repli identitaire, voire de menaces de télescopage civilisationnel, le monde se prend à se chercher au tréfonds de lui-même, des arguments propre à le conforter, à l’affermir dans son entreprise globalisante et de lui faire éviter les risques d’emballement émotionnel, porteur de danger. Hassan al-Wazzan n’était-il pas en effet, malgré lui, il va sans dire, l’un des premiers passeurs d’idées entre deux univers, chrétien et musulman en une période cruciale de leurs évolutions respectives ? C’est en tout cas sous cet «angle d’attaque » que l’historienne américaine Natalie Zemon Davis a choisi de présenter ce grand personnage qui a déjà fait couler beaucoup d’encre.
Un livre de quelque 480 pages, titré de manière impersonnel « Léon l’Africain » , si ce n’est ce sous titre en bas de la couverture : Un Voyageur entre deux mondes .
Nous y voilà : Ce n’est pas la première fois que des humains se retrouvent malgré eux entre plusieurs mondes à se demander ce qu’ils font là, nous dit Natalie Zemon, mais il y en avait d’autres dans l’histoire tel Hassan al-Wazzan plus connu sous le nom de Jean Léon l’Africain qu’il traduit lui-même, alors en captivité chez le Pape à Rome, par Yohanna al-Assad . Une traduction à elle seule, révélatrice des complexités du va et vient entre deux mondes très différents certes, mais qui s’inspirent mutuellement.
Née en 1928 aux Etats-Unis, Natalie Zemon Davis est spécialiste de l’histoire sociale et culturelle de la France des 16e et 17e siècles. Aujourd’hui professeur d’histoire et d’études médiévales à l’université de Toronto, après avoir passé par l’Université de Princeton où elle enseignait la même matière. Auteur prolixe, on lui doit pas moins de 29 ouvrages tous en rapport avec la culture et la société du moyen âge européen, particulièrement l’évolution de la condition des femmes durant cette période. Sa production à ce sujet est abondante : « Women's History in Transition: the European Case » ; « Women on the Margins: Three Seventeenth-century Lives » « Ghosts, Kin, and Progeny: Some Features of Family Life in Early Modern France » ; « Women in the Crafts in Sixteenth-century Lyon » , entre bien d’autres ouvrages.
Comment une spécialiste de l’histoire sociale et culturelle de la France en est-t-elle venue à s’intéresser à Hassan al-Wazza n qui lui, a vécu une partie de sa vie au Vatican et qui était loin de ses préoccupations intellectuelles ?
Pas autant qu’on puisse le penser, nous apprend l’auteur qui dans son introduction, explique que s’intéressant aux influences interculturelles entre les différentes sociétés, le cas de Hassan al-Wazzan ne pouvait que rejoindre ses préoccupations : « A travers son exemple, je pouvais explorer la manière dont un homme évolue entre différents régimes politiques, utilise différentes ressources culturelles et sociales, comment il les démêle et les sépare afin de survivre, de découvrir, d’écrire, de nouer des relations et de penser à la société et à lui-même. »
D’origine andalous, Hassan al-Wazzan a quitté Grenade natale à l’âge de 5 ans avec sa famille une année avant la reconquista espagnole de l’Andalousie en 1492. Ils viennent s’installer à Fès comme beaucoup d’autres andalous. C’est au karaouine que Hassan, fils de notable, a fait ses études. Le Maroc d’alors est sous domination wattaside après une guerre civile ravageuse entre ceux-ci et leur prédécesseurs mérinides.
Ce qui n’empêche guère Hassan de faire des études et de faire des voyages à travers le pays avec son père et son oncle, et plus tard dans des contrées plus lointaines telles la Perse et Babylone et l’Arménie, pour les besoins de leur commerce.
Ce qui fait du jeune homme un serviteur idéal du sultan wattasside de l’époque, Mohammed al-Burtughali, en tant qu’ambassadeur.
C’est lors de l'un de ses voyages par mer qu’il fut pris en otage par des pirates italiens en 1518 et offert en cadeau au Pape en tant que diplomate musulman.
Un beau cadeau en effet, dans le contexte politique par trop tendu de l’époque entre chrétiens et musulman, la montée en puissance des Turcs ottomans qui menaçaient d’envahir les Balkans, n’étant pas pour réjouir la chrétienté. Il fallait en savoir plus sur les intentions de la Sublime Porte, et dans la foulée connaître un peu plus sur les sociétés islamiques. Qui pourrait s’acquitter de la tâche mieux qu’un ambassadeur musulman qui, en plus de ses pérégrinations à travers le monde, détient des informations précieuses sur les sociétés musulmanes. C’est ainsi que Hassan al-Wazzan a regagné le secrétariat particulier du Pape après une vague conversion au christianisme sous le nom de baptême Johanne Léon l’Africain , qu’il garda durant les neuves années que dura son séjour à Rome. Et c’est dans ce contexte qu’il écrit son livre majeur : « Description de l’Afrique », entre bien d’autres travaux dont la supervision et le commentaire en 1525 de la transcription en arabe et la traduction latine du Coran ; la participation à un dictionnaire arabe-hébreu-latin avec le médecin et traducteur juif d’Andalousie, Jacob ben Samuel Mantino .
Outre ces travaux, l’auteur pense que Hassan al-Wazzan a dû influencer un certain Paul Jove dans ses ouvrages ; « Histoire de son temps » et « Commentaires des affaires turcs » .
C’est cette interférence entre les multiples cultures, ce point de croisement qui intéresse l’auteur tout au long de ce livre, et qui essaie de retracer la genèse de certaines idées de l’époque concernant le monde musulman en les ramenant à leur origine probable. Un exemple parmi bien d’autres : évoquant les échanges littéraire entre Hassan al-Wazzan et le poète juif Lévita, elle écrit : « N’y avait-il aucune passerelle entre leurs deux langues ? Dans un ouvrage postérieur sur les mots hébreux et araméens peu courant, Lévita donne quelques exemples comparables en arabe sur l’origine du mot hébreu pour l’écriture cursive, qu’il transcrit maschket, il commente : « Il y a des années, on m’a indiqué que c’était un mot arabe qui signifiait fin et étiré. » selon toute vraisemblance, c’est Yohanna qui lui avait cité les adjectifs arabes de mamshûq, mashiq possédant ce même sens » .
On trouvera fréquemment au fil des pages de ce livre, des expressions telles « selon toute vraisemblance », « il est probable », « sans doute » etc.… qui, tout en ne jurant de rien, permettent d’explorer autrement l’histoire culturelle d’une époque.

Léon l’Africain, Ed Payot, Paris- 482 pages
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« Traces et paroles » de Mohamed kacimi et Jalil Bennani: Du geste peint et des paroles échangées   Vendredi 05 Décembre 2008
Abdelaziz Mouride
Quelle meilleure manière de commémorer la mémoire d’un artiste de la trempe de Mohamed kacimi, que de l’évoquer à travers un livre dont il a été lui-même l’instigateur et la cheville ouvrière ? C’est ce qu’a été fait à l’occasion du 5e anniversaire de sa mort en novembre 2003. L’auteur de l’initiative n’est autre que le cosignataire du dit livre, le psychiatre et psychanalyste, Jalil Bennani.
Intitulé « Traces et Paroles » et en sous titre : Des adolescents, un peintre et un psychanalyste , le livre est le fruit d’un travail de terrain de plusieurs mois avec des jeunes en souffrance de pathologies mentales.
Peintre de renom mais d’une discrétion et d’une humilité frisant l’effacement, inspiré de l’élan de philanthropie des années 60 et 70, qui initia un mouvement pour la culture et l’art populaire ; étant de tous les combats sur le plan culturel, touchant à l’essence de l’humain, droits de l’homme, droit à la culture et à l’art pour tous, et de surcroît poète, C’est tout Kacimi que de penser à des adolescents en souffrance et de la possibilité de leur tendre une main amicale via leur incitation à la création artistique. C’était en 1977.
S’il est d’un autre itinéraire, une autre histoire, Jalil Bennani, le psychanalyste, n’en est pas moins de la même époque, ni du même élan du cœur. Pour commencer, Jalil Bennani est l’un des plus prolixes, sinon le plus prolixe des auteurs psychanalystes marocain, le plus fécond aussi il faut le dire. On lui doit plusieurs ouvrages dont « Le Corps suspect » (1980), « La Psychanalyse au pays des saints » (1996), « Parcours d’enfant » (1999), « Le Temps des ados »(2002), « Psychanalyse en terre d’islam » , une réédition toute récente après une première édition en 1996 et enfin le présent livre cosigné avec Kacimi . On retrouve sa signature également dans beaucoup d’ouvrages collectifs, des colloques à l’échelle locale et internationale.
Elève de Lucien Bonnafé et Tony Lainé, deux ténors du mouvement désaliéniste en France des années 60, qui se sont élevés contre la vision carcérale et asilaire de l'hospitalisation des personnes en psychiatrie -en clair, ils étaient contre l’enfermement des malades mentaux et leur isolement en dehors de leur environnement social- Jalil Bennani a également hérité des deux psychiatres leur engagement dans le mouvement surréaliste des années 20 et 30, animé par le poète André Breton qui définit le surréalisme comme étant un : « automatisme psychique pur, par lequel on se propose d'exprimer, soit verbalement, soit par écrit, soit de toute autre manière, le fonctionnement réel de la pensée. Dictée de la pensée, en l'absence de tout contrôle exercé par la raison, en dehors de toute préoccupation esthétique ou morale » .
Selon ce mouvement, notre comportement, nos actes sont pour une large part le fruit de notre inconscient.
On comprend l’adhésion enthousiaste de Jalil Bennani à la proposition de Kacimi en mars 1977, de faire s’exprimer des adolescents malades au moyen de la création artistique.
L’idée était d’organiser un atelier de peinture où une douzaine d’adolescents, choisi sur le volet, avec l’implication active de Kacimi et de Bennani, viennent tous les jours faire de la peinture d’après des thèmes définis.
« Dans cet atelier, écrit Kacimi, Les adolescents et nous, sommes dans une zone de liberté (…) il ne s’agit pas de former des artistes, mais d’un travail qui fait appel à des zones d’ombre, à la transe du geste sans référence immédiate : une parole du corps et des résonances » . Pour emprunter une belle formule poétique d’André Breton, il s’agissait de « retrouver le secret d’un langage dont les éléments cessassent de se comporter en épaves à la surface d’une mer morte. »
Jalil Bennani rappelle dans ce livre que d’autres expériences de thérapie par la peinture ont été entreprises un peu auparavant dans les mêmes années 70, à l’hopital de Berrechid par le docteur Ziouziou, qui malheureusement, sont restées sans lendemain.
« Dans cette atelier, écrit Bennani, nous nous sommes engagés, nous avons peint, manipulé la matière. Nous nous sommes aussi révélés, racontés, tout en écoutant. La communication s’est créé autour du geste peint et des paroles échangées, du graphisme et des mots »
C’est de ces graphismes et de ces mots qu’il s’agit dans ce livre.
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La Femme d’Ijoukak de Christine Daure-Serfaty: Le claquettement de la cigogne  Vendredi 28 Novembre 2008
Abdelaziz Mouride
« Cette histoire, qui est la mienne est celle d’un retour. D’un double retour, en vérité : l’un dans un endroit perdu, oublié, magique et retrouvé, sous le col du Tizi n’Test, près de l’oued N’fis en amont d’Amizmiz, dans le Haut-Atlas. Si cela avait la moindre importance, je dirais bien que, faute d’y avoir passé ma vie entière, j’aimerais y être enterrée. L’autre dans le passé, celui de mon enfance, et aussi dans celui où avant, moi et en dehors de moi, ma vie a pris racine. Retour dans l’espace, retour dans le temps. Tout a commencé un soir, étrangement. Le hasard –il me prit tout à fait au dépourvu. »
Tout est dit dans ce petit extrait du roman de Christine Daure-Serfaty . « Le préféré de ses écrits» selon ses propres mots, édité chez Stock en France en 1997 et que les Editions Tarik viennent de sortir pour le public marocain.
Venue au Maroc en 1962 comme enseignante d’histoire-géographie , Christine Daure ne tarde pas à s’engager comme militante des droits de l’homme. Durant des années, elle s’acharne à proclamer la libération des détenus politique d’extrême gauche dont Abraham Serfaty dont elle devient l’épouse en 1986.
Elle a le mérite surtout d’avoir dénoncé les conditions de détentions dans le bagne de Tazmamart. Elle vit actuellement à Marrakech avec son mari . Elle a publié beaucoup d’ouvrage dont Rencontre avec le maroc (1986) ; Lettre du Maroc (2000) ; La mémoire de l’autre (1993) en collaboration avec Serfaty et Tazmamart (1992)
La femme d'Ijoukak est son premier roman.
Un double retour et une rencontre fortuite à Paris, celle d’un homme, celui par qui tout a commencé, et par qui tout va finir. Dans le tragique.
Nous sommes à Ijoukak une localité d’Amizmiz perdue dans les escarpements abrupts du Haut-Atlas. Mathilde, la fille d’un ancien contrôleur civil du protectorat dans la région, vingt neuf ans après que sa famille a quitté le Maroc au lendemain de l’indépendance, vient de Marrakech où elle réside, à la recherche de bout de souvenir de son enfance dans la localité. « J’ai décidé de retourner dans la vallée simplement parce que j’en avais parlé avec lui ». Lui, c’est l’homme rencontré à Paris et qui lui dit, sans plus d’explication, avoir vécu là bas et qu’il a l’intention d’y retourner pour construire une maison et y vivre.
Etait la voix de son coeur qui lui dictait de s’y rendre ? La curiosité de dévoiler le mystère de cet homme qui parlait d’un coin perdu du Maroc comme d’un paradis à conquérir, une terre promise ?
Aurait-elle dû ne pas céder à la raison insondable du cœur ? aurait-elle dû fermer les oreilles au chant des sirènes du passé, du sien comme de ses parents ? L’aurait-elle pu au regard des promesses de l’inconnu ?
Non, on est toujours sans défense face aux effluves enivrants de notre enfance, la nostalgie des lieux qui respirent encore notre passage.
Ijoukak est l’un des lieux de mémoire de Mathilde, dans ce vaste pays où elle est née, a grandi et tissé des souvenirs indélébiles.
A Ijoukak, elle retrouve l’auberge où, encore enfant, elle avait l’habitude de descendre avec sa famille. Si le patron français est mort, sa femme est toujours là. Le vieux serveur, Lahcen dont le nom était associé au claquettement de la cigogne qu’il élevait.
Et puis c’est l’occasion ou jamais pour Mathilde s’en savoir un plus sur des gens de la région : l’ingénieur français Gelinek , sa femme mystérieusement devenue folle et qui errait seule dans la maison ; la servante berbère et bien sûr, l’homme de Paris qui désirait tant retourner à Ijoukak pour y passer sa vie.
Ne vous méprenez pas néanmoins. Il ne s’agit aucunement d’un récit à l’eau de rose, où l’évocation nostalgique des souvenirs du passé, se dénoue dans la promesse d’un avenir de tendresse. Attendez vous plutôt à des surprises moins agréables. Il y a bien des cadavres dans les placards, que Mathilde, soudain s’improvisant comme détective, s’acharne à en sortir. Au risque d’ouvrir la boite de Pandore Le suspens est assuré.
On prend plaisir à lire ce livre, pour la beauté du texte d’abord ; et puis comme pour tout bon roman, une fois la lecture commencée, on aura du mal à le refermer avant d’ aller jusqu’au bout.


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'Embourgeoisement immédiat de Salim Jay: Hymne à la dèche  Vendredi 07 Novembre 2008
Abdelaziz Mouride
Comment vivre sans le sou et en faire une religion ? Salim Jay, dans son dernier roman édité par La Différence se fait une joie de nous éclairer de ses lumières en la matière. Un drôle de roman où l’auteur se met lui-même en scène en tant que protagoniste, un héros – au sens grec du terme – de la dèche. Il en est même devenu expert, non attitré certes, il ne l’est dans aucun domaine d’ailleurs, mais expert tout de même. Du dénuement, matériel s’entend. C’est, paradoxalement, la grande force de ce dévoreur insatiable de littérature, grand lecteur mais aussi critique littéraire très pointu, et sa source de liberté. Oui, que l’on se le dise, pas pauvre qui veut. Il faut y travailler, comme d’autres travaillent pour un diplôme, une carrière ou un siège au parlement. Salim Jay lui, pour y avoir droit, a consacré sa vie, plus d’un demi siècle, dont trente à Paris pour faire des piges à 20 euros, et pour moins que ça à l’âge du franc, à se gaver de lentilles bouillies à l’eau une fois par jour, quand il pouvait se les offrir, les lentilles, tout en fantasmant sur des plats d’« épaule d’agneau et d’escargots de bourgogne. » « La pauvreté m’avait tenu d’alcool fort, la faim m’avait tenu de carte de visite. »
Il n’est pas devenu pauvre, il en était depuis toujours, c’est son statut, une seconde nature, une identité héritée de sa famille : « Mon père pagayait dans son whisky qui ruinait nos espoirs de viande, de vélos ou de chaussures. (…) De mes années marocaines en famille, j’avais gardé le goût des dettes et du fouillis. Mon père travaillait dans un bureau qui puait le tabac et l’alcool, quand ce n’était pas l’odeur surette d’un corps trop longtemps mis à macérer dans les brouillons de ses poèmes hagiographiques. "
Salim Jay n’en est pas à son premier coup d’essai en matière d’écriture. On lui doit plus d’une vingtaine d’ouvrages depuis 1979. La Semaine où madame Simone eut cent ans est son premier, bientôt suivi d’autres, des essais critiques pour la plupart : Brèves notes cliniques sur le cas Guy des Cars, Le Fou de Lecture et les quarante livres ; Romans maghrébins ; Romans du monde noir et bien sûr le Dictionnaire des Ecrivains marocains, son dernier entre autre. Des romans aussi : Cent un Maliens nous manquent, Tu seras nabab mon fils, Tu ne traverseras pas le détroit où il a le souci constant, sous une coulée de rire et de dérision, vous transporte dans l’univers glauque et curieusement insondable malgré son étalage sur la voie publique, de la misère humaine et des complexités de la vie dans le dénuement. Du misérabilisme littéraire ? Jay ne s’inquiète pas de l’étiquette du moment qu’il est capable de métamorphoser des bouts de misère, des difficultés de tous les jours, en œuvre littéraire de grande facture, un poème à lire à haute voix pour le plaisir du texte, un hymne à la parole et à la beauté. C’est l’esthète soufflant de l’âme à un corps chétif et difforme à coup de couleurs et de lignes élégantes et légères. C’est à vous faire aimer la misère, l’exiguïté de votre appartement, votre insolvabilité vis-à-vis d’un proprio sourcilleux et un tantinet comptable, l’angoisse des lendemains incertains, le frigo qui crie famine, et le repas aux lentilles, l’unique de la journée, comme seul horizon.
Et puis changement de statut. L’optimisme béat de notre héros finit par payer. Un miracle qui prend les traits d’un mystérieux oncle d’Amérique. Plein aux as. Un voyage à San Antonio. De vrais repas dans les meilleurs restaurants de la place et au final un chèque, un gros chèque libellé en dollars à titre de legs, assorti d’une seule condition : se faire offrir un appartement à Paris. C’est l’embourgeoisement immédiat : « Tout m’étonne dans ma nouvelle vie d’ex-ruiné définitif. Je suis étonné de manger le matin, de manger à midi, de manger le soir et de grignoter éventuellement quelque chose à trois heures du matin ». « J’en viens à me vouvoyer. » Pas pour longtemps, surtout lorsqu’on a le cœur plus grand que le ventre. En bandoulière. Guettant les vibrations du monde alentours, sensible à la misère des autres que notre salut n’a pas su effacer : « Mon embourgeoisement immédiat me montait-il quelquefois aux narines ? Lorsque je m’en voulais d’être tiré d’affaire, je votais en faveur du premier venu quelque soudaine offrande. » Il se fait ainsi l’ami de la veuve et de l’orphelin, offrant un chèque à une famille de gitans en difficulté ; invitant des amis à tour de bras, il fait même un voyage au Maroc où il réussit à se faire arnaquer de bonne grâce par un quidam de passage. Retour à la case départ, la dèche, comme un réveil après un beau rêve… ou un cauchemar ?

N.B. Salim Jay sera le jeudi 13 novembre,au Carrefour du livre à Casablanca pour parler de l'ensemble de ses ouvrages.
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Bou Hmara de Omar Mounir: Chronique d’une époque trouble  Vendredi 04 Juillet 2008
Mais qui est ce Bou Hmara dont les Marocains évoquent de temps en temps dans leur conversation sans vraiment connaître ? Qui est cet homme à l’ânesse de l’allégorie dont on fait allusion pour s’innocenter d’un méfait ?
C’est pour nous faire connaître cet homme que Omar Mounir lui a consacré un récit plus ou moins romancé, édité chez Marsam, sous le titre simple et clair : Bou Hmara.
Féru d’histoire et de personnages du passé, bien que de formation juriste ; journaliste de radio à Prague où il vit, Omar Mounir n’en est pas à sa première biographie de personnage historique. On lui doit deux livres dans le genre : « Le Poète de Marrakech » et « Madame paris Prague ».
Bou Hmara est dans cette lignée. Qui est donc cet homme légendaire ?.
Il s’appelle Jilali ben Abdeslam al-Youssoufi azzerhouni . Né en 1865 probablement dans les montagne de Zerhoun au nord du pays.
Lauréat du Qaraouiyn, il maîtrisait les sciences linguistiques et théologiques qui furent de lui un intellectuel à son époque. On le dit également capable de jeter des sorts du fait de sa maîtrise des « secrets des vocables et des lettres », selon les croyances de l’époque, partie prenante de la culture ancestrale dont se prévalaient beaucoup de personnages pour s’envelopper de quelques mystères utiles pour prétendre à un quelconque statut ou réaliser une obscur ambition.
« Plus sûr en revanche, nous rassure Mounir, est qu’il s’était initié, lors de la dernière décennie du 19e siècle, à la chose politique et à la pratique administrative, dans la chancellerie du grand sultan Hassan . » Il a notamment servi comme auxiliaire du caïd Abdelkrim, fils du célébre grand-vizir Ahmed Benmoussa Al Boukhari, plus connu sous le nom de Ba Hmad .
Jeune homme brillant, le futur Bou Hmara sera sélectionné pour suivre une formation militaire en vue d’embrasser la carrière d’officier de l’armée chérifienne. C’est au cours de cette formation qu’il se lie d’amitié avec des instructeurs français dont le topographe Gabriel Delbrel, un baroudeur gagné au soufisme, qui l’accompagnera plus tard dans son aventure de prétendant.
Sa formation achevée, Moulay Hassan le prend au service de sa cours. Pas pour longtemps étant accusé quelque temps plus tard, de vague trahison et écroué pendant deux ans. Il reviendra juste après, pour se mettre cette fois au service du prince Omar, frère du sultan et son suppléant à Fès. C’est dans ces circonstances qu’il fait la connaissance d’un certain Mehdi Menbhi, futur vizir de la guerre sous le sultan Abdelaziz , qui sera le meilleur ami de Jilali, et plus tard, selon l’auteur, son ennemi juré.
C’est au cours d’un second emprisonnement, cette fois sous Moulay Abdelaziz, que les deux hommes affermissent leur amitié dans l’infortune. Victimes d’intrigues de Palais, ils retrouveront leur liberté par l’intrigue. Libéré le premier, l’ami Menbhi réussit à décrocher le poste de vizir de la guerre.
Comment jilali , malgré ses amitiés haut placées, a-t-il basculé dans la rébellion ?
D’après Omar Mounir, c’est à cause du comportement peu cavalier de son ami menbhi qui, une fois installé dans ses nouvelles fonctions lui claque la porte au nez, refusant même de le recevoir : « Furieux, azzerhouni perd son sang froid ; il traite de félon et d’ingrat son ami dans sa propre chancellerie, devant ses propres collaborateurs, et jure sur l’honneur, qu’il deviendra non pas vizir, mais le sultan ! ‘Puisque, même pareil engeance peut s’auréoler du vizirat, s’écrit-il, tous les espoirs sont permis’ » !
Et voilà notre Jilali ben Abdeslam Azzerhouni, chevauchant une ânesse, d’où son sobriquet, à la tête d’une armée hétéroclite formée de paysans et de montagnards des tribus de l’oriental. Nous sommes en 1902. Un nouveau front contre l’autorité du sultan allait s’ouvrir pour plusieurs années encore, s’ajoutant à d’autres déjà bien entamés. Bou Hmara qui ne veut rien de moins que devenir sultan à la place du sultan « a un incendie à allumer alors que le feu couve partout autour de fès. » Les zemmour et les guerouane au sud de la capital sont en révolte ; les hyayna au nord, les houara, les senhaja, les rhiatya et les branes sont sur le point de se rebeller.
Ce ne sont pas les seules révoltes : Dans le Rif, Mohamed Ameziane est à la tête d’un mouvement de harcèlement contre les Espagnols autour de Mélilia, et Raïssouni dans le nord écume la région à la tête d’une rébellion de grande envergure. Tout ce beau monde traîne derrière lui une alliance de tribus en dissidence.
C’est le cas également de Bou Hmara qui, pour mieux asseoir son aura, usurpe l’identité de Moulay Mhamed , fils aîné de Moulay Hassan et son successeur présumé, que le sultan Abdelaziz a jeté en prison.
Dans ce climat de trouble généralis, et sur fond d’intrigues des puissances coloniales en vue de se partager le pays, Bou Hmara n’a pas eu de mal à se tailler un territoire bien à lui dans l’oriental en s’emparant d’abord de Taza puis des régions alentours. Le peu de préparation du m’halla sultanien, les mesquineries de la cour du sultan, les frasques de celui-ci, ajoutent à l’impuissance de tout le monde devant la menace d’éclatement du pays.
Trois ou quatre contingents de l’armée sultanienne sont lancée contre l’usurpateur, tous ont été défaits : « engagées dans une absurde course au félon, sans commandement unifié, sans coordination, et pas même des troupes qui se connaissent et peuvent se reconnaître au combat, ces m’halla finissent par tirer les unes sur les autres. Les hommes voient bien qu’ils s’entre-tuent et doivent reprendre les choses en main. Mais la zizanie est plus forte qu’eux. Ils réalisent alors le danger qu’il y a à continuer ainsi, se débandent et s’enfuient dans un désordre indescriptible. »
Désormais Bou Hmara gagne en crédibilité aux yeux des notables des tribus de la région qui l’approvisionnent en hommes et en logistique. Il tiendra tête au Makhzen jusqu’en août 1909. Il a fallu, pour venir à bout du trublion, un changement de sultan, un endettement du trésor public aux conséquences très lourdes sur l’avenir du pays, sans compter le cortège de morts et de malheurs.
Un épisode sombre de l’histoire du pays qui mérite d’être connu, et surtout médité.
Abdelaziz Mouride
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« La Femme de Mazagan » de Nelcya Delanoë: Il était une fois la première femme médecin  Jeudi 29 Mai 2008
Abdelaziz Mouride

Ce livre comme son auteur, Nelcya Delanoë, mérite tout l’intérêt des chroniqueurs comme des lecteurs marocains, celui que l’on accorde généralement aux hommes et aux femmes dont l’histoire personnelle, et souvent celle de leur famille sur plusieurs générations, croise celle plus générale, de la société marocaine, sans compter qu’elle se déroule sur le sol marocain. C’est le cas de Nelcya Delanoë dont le père le docteur Guy Delanoë s’est illustré dans les années cinquante, en tant que Président de Conscience française, par son opposition à la présence française au Maroc.
Ce n’est pas de son père, cependant qu’il s’agit dans ce livre. La femme de Mazagan renvoie à sa grand-mère Eugénie (1887-1951) la première de la famille Delanoë à venir s’installer au Maroc, à Mazagan, El Jadida aujourd’hui, plus précisément en tant que médecin, dès 1913, à peine une année après l’installation du pays sous la tutelle française . née Rubenstein, d’une famille juive russo-polonaise, Eugénie avait quitté la tyrannie tsariste dès 1904 pour aller s’installer à Paris qu’elle a tant aimé. C’est en tant que citoyenne française que la doctoresse Eugénie Delanoë, la première femme médecin au Maroc, débarque à Mazagan, la ville dont elle passe toute sa vie, où elle était connu avec son mari , lui-même médecin, dans la population marocaine sous le nom « Monsieur et Madame Delanuit » , ou plus fréquemment encore sous la qualificatif « T’biba ». C’est à El Jadida également qu’elle est enterrée avec son mari.
Leur aura était tel que les deux rues attenantes à l’hôpital où les deux époux ont exercé, portent leurs noms depuis.
Nelcya Delanoë n’est pas à son premier essai. Ethnologue, professeur universitaire, Nelcya Delanoë, née au Maroc, a fait des études en France et aux Etats-Unis. Elle a également séjourné longtemps au Viet-Nam durant la guerre. On lui doit particulièrement un livre qui retrace la vie des soldats marocains de l’armée française qui ont rallié les vietnamiens. Il s’agit de « Poussière d’empire ». Un livre plutôt atypique comme d’ailleurs tous ses ouvrages essentiellement consacrés aux Amérindiens. On citera notamment « L’Entaille rouge, terre indiennes et démocratie américaine » paru en 1982 ; « les Indiens dans l’histoire américaine » entre autres livres.
« C’est vrai, mon désir a toujours été d’écrire des objets non-identifiés » -explique-t-elle dans un entretien. « Des objets qui rendent aussi compte de la façon dont le travail s’est fait, même s’il faut que cela passe, en effet, par la première personne. Mon objectivité passe par ma subjectivité - d’où ce que vous appelez la mise en scène des enquêtes. Et ma subjectivité doit passer par le filtre de l’objectif : les photos, la transcription d’entretiens, les archives. »
Tout est dit dans ces quelques phrases à propos de ce livre : La mise en scène de faits réels attestés par des documents mais racontés d’une manière romancée où l’auteur s’implique en tant que personnage sous le nom de Mélodie. C’est une technique qui permet en fait de faire d’une pierre deux coup : se raconter soi-même en racontant les autres. Ici l’autre, c’est la grand-mère Eugénie dont l’auteur suit la trace à travers des témoignages de personnes qui l’ont connu, mais aussi à travers des documents qu’elle a laissé dont des lettres et un livre qu’elle avait écrit sous le titre « Trente années d’activité médicale et sociale au Maroc » . Elle suit sa trace également sur les lieux de son passage, en France puis au Maroc et aux Etats-Unis où elle s’était rendue en 1945.
Paru en France la première fois en 1998, « La Femme de Mazagan » de Nelcya Delanoë, n’a pas eu l’écho qu’il mérite au Maroc. Aujourd’hui édité chez Eddif, dans la collection BAB, le livre est désormais disponible en librairie.

Qui est Guy Delanoé?

Native de Mazagan, Nelcya Delanoë est la fille du docteur Guy Délanoë, Président du mouvement Conscience française qui regroupe les libéraux français favorables à l’indépendance du Maroc et au retour du roi Mohamed V, injustement déposé et exilé à Madagascar.
Fils de médecins Pierre et Eugénie Delanoë, installé à Mazagan au lendemain de l’instauration du protectorat, Guy Delanoë, a été l’une des rares personnalités française à se ranger du côté du mouvement nationaliste marocain.
Il est l’auteur de trois ouvrages qui se rapportent à cette période :
-« Lyautey, Juin, Mohamed V, fin d’un protectorat »- Tome 1
-« La Résistance marocaine et le mouvement Conscience française »- Tome2
-« Retour du roi et l’indépendance retrouvée »- Tome 3
tombeau du Docteur Eugénie Délanoé.jpg (14.54 KB)
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notes de lecture 
« Le Bonheur des moineaux » de Mohamed Nedali: Le péquenot et la femme du président  Mardi 20 Mai 2008
Abdelaziz Mouride
Omar Agouzoul aurait aimé ne jamais s’être fait en tête d’apprendre les langues. La langue anglaise notamment. Omar aurait aimé ne pas être non plus guide de montagne pour touristes étrangers. Pour ne pas être amené à tisser des rapports humains avec des gens de l’autre côté de la mer et des océans. Surtout pour ne pas être l’objet d’intérêt de certaines personnalités dont l’importance est au-delà de ce que lui, « un péquenot de montagne » pouvait imaginer.
Omar Agouzoul aurait été peut-être plus tranquille, plus heureux, de ce bonheur simple et dépouillé, de ce bonheur des gens humbles de sa condition humble : manger, dormir, voler dans les airs et surtout, surtout être à l’abri du regard sourcilleux et un tantinet inquisiteur du terrible makhzen. C’est le grand bonheur, la béatitude même, qui n’a d’égale que "le bonheur des moineaux ".
C’est de ce bonheur perdu qu’il s’agit dans ce roman, le troisième de Mohamed Nedali que publie Le Fennec sous ce titre tout aussi simple et dépouillé que le bonheur d’un moineau.
Né à Tahannaoute en 1962, d’une famille de paysan pauvre; professeur de français depuis 85 dans sa ville natal du Haut Atlas, après des études supérieures à Nancy en France, Mohamed Nedali a fait parler de lui pour la première fois en 2003 en publiant chez le même éditeur son premier roman sous le titre « Morceaux choisis ». Le succès ne se fait pas attendre, il fut récompensé du prix de Grand Atlas. Il récidive une année après en publiant son second roman sous le titre « Grâce à Jean de La Fontaine » qui, sans avoir eu le même écho, n’en est pas moins été un succès de librairie.
Chacun des trois romans est différent de l’autre, mais on peut désormais parler de l’univers Nedali, un univers pour être géographiquement confiné dans une régions restreinte, celle des campagnes oubliées du Haut Atlas, n’en est pas moins rattaché aux valeurs humanistes intemporelles du vaste monde. En effet, si les événements dans les trois romans se déroulent dans le même espace restreint et oppressif de l’arrière pays de Tahannaout; si les protagonistes sont souvent du même milieu social -des paysans de petite condition, des petits fonctionnaires... si les horizons paraissent obstrués dans cet espace clos et glauque...,les romans de Nadali respirent la vie, du fait même qu’ils sont l’expression d’une rage de vivre, du fait même qu’ils sont un cri contre la tyrannie, un plaidoyer pour la liberté, donc pour la vie dans la dignité.
La tyrannie ? Oui, Nedali n’a de cesse de la dénoncer, de la mettre à l’index dès son premier roman : Celle des autorités locales dans les campagnes notamment, dont les rapports avec les citoyens ne sont dictés que par la seule logique despotique de la soumission aveugle. On imagine le climat de peur et de suspicion dans laquelle les gens se trouvent contraints de vivre.
C’est dans cette atmosphère oppressante qu’un jour, Omar Agouzoul, le guide de montagne, jusque là sans histoires, devient subitement l’objet de recherche de toute la gendarmerie de la province de Tahannaout. Aucun moyen n’est épargné pour lui mettre la main dessus. Trois hélicoptères dans les airs, des voitures tous terrains au sol et des rabatteurs à chaque coin de la région. Son crime ? Horrible ! La propre femme du président américain, attendue pour une visite à Marrakech, sollicite le voir lui, Omar Agouzoul, un "péquenot ", « un gringalet » ! Pire, elle tient à aller le voir dans son village !
Comment,dans ces conditions, ne pas regretter d’avoir appris la langue anglaise, d’être guide de montagne et d’avoir eu un jour, il y a une dizaine d’années, une cliente américaine qui n’a rien trouver à faire de mieux que de devenir la femme du président ! Si Omar Agouzoul, on l’imagine, était loin de se douter de ces développements. Plus, il ne se souvenait même plus de sa cliente. Mais tout de même, s’il s’était contenté du « bonheur des moineaux » , il n’en serait pas là à se faire cuisiner par d’affreux inspecteurs de police au fin fond d’un obscur commissariat à Marrakech. Et oui, il fallait bien tirer au clair cette histoire, savoir le pourquoi du comment des relations par trop inattendues entre la femme du président de la première puissance planétaire et un petit montagnard qui n’a apparemment rien pour séduire une femme.
Et puis surtout mettre en garde le « péquenot » pour qu’il ne soit pas tenté d’aller pleurer sa condition dans les jupons de l’américaine. Une mission périlleuse s’il en fut que les gendarmes
ont mené rondement. Dans les règles de l’art.
A travers la dérision mordante, Nedali nous offre, dans ce roman, une parodie d’une société qui se complaît dans ses archaïsmes et qui croit pouvoir se contenter des artifices, des « on-fait-comme-si » pour se convaincre de son authenticité et de son sérieux et en convaincre le monde.
On s’attriste à la lecture de ce roman où l’auteur nous dresse à grands traits le portrait d’une humanité débilitée par la peur, broyée sous le poids de l’oppression et de l’arbitraire.
On rit aussi. Mais on réfléchit surtout en pensant à cette phrase de Bossuet :
« Parmi les vices puérils, il n'y a personne qui ne voie que le plus puéril de tous, c'est l'honneur que nous mettons dans les choses vaines ».
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notes de lecture 
« Le Rendez-vous des civilisations » de Youssef Courbage et Emmanuel Todd: Vers l'harmonie universelle  Vendredi 16 Mai 2008
Abdelaziz Mouride
Comment expliquer la montée de la violence qui agite le monde musulman depuis la fin des années 80 ? Comment expliquer la montée de la fièvre intégriste qui accompagne cette violence et la sous-tend en lui fournissant du sens et des hommes ? Faut-il y lire les signes avant coureurs d’un monde en proie, comme l’affirme un certain Samuel Huntington, à un conflit à l’échelle planétaire entre des civilisations inconciliables et antagonistes ou au contraire, une phase inéluctable mais transitoire dans l’évolution non moins inéluctable de ces sociétés vers la modernité ?
Plus simplement, l’humanité va-t-elle vers un affrontement, un choc des civilisations pour reprendre les termes de Huntington, ou au contraire, vers des retrouvailles dans l’harmonie universelle, poussée par un puissant mouvement de convergence à l’échelle de la planète, comme l’avancent les deux auteurs de ce livre intitulé fort à propos : « Le Rendez-vous des civilisations » ?
Les auteurs ? Youssef Courbage, et Emmanuel Todd, deux démographes de renom.
Chercheur à l'Institut national d'études démographiques (INED). Longtemps expert des Nations unies, Youssef Courbage a effectué de nombreuses missions au Moyen-Orient et en Afrique du Nord. On lui doit quelque 270 ouvrages, des articles et des rapports portant sur la démographie des sociétés en voie de développement et particulièrement le monde arabe. Il a notamment mené des travaux sur la population au Maroc depuis une vingtaine d’années.
Emmanuel Todd, lui aussi démographe, s’est illustré particulièrement en 1976, par sa prédiction de la chute de l’Union Soviétique survenue une quinzaine d’années après. D’autres publications du même auteur ont suivi depuis, dont «L’Illusion économique» et «Après l’empire».
Le point commun entre les deux auteurs : la convergence de points de vue sur la primauté du facteur démographique sur l’évolution des sociétés. D’après eux, les instruments de l’analyse démographique révèlent «non pas une divergence, mais une ample et rapide convergence des modèles» . Ce qui signifie que les pays musulmans dont les bouleversements en cours inquiètent le monde, sont en fait sujets à «une révolution démographique, culturelle et mentale » la même qu’ont connue d’autres sociétés dans l’histoire, dont l’Europe, et qui fut à l’origine de leur accès à la modernité.
Ces violences n’incombent pas non plus, d’après les auteurs, à une quelconque essence particulière de l’Islam, mais sont bel et bien des effets transitoires de cette révolution. L’univers islamique «est désorienté parce qu’il subit le choc de la révolution des mentalités associé à la montée de l’alphabétisme et à la généralisation du contrôle des naissances».
L’alphabétisation de plus de la moitié de la population et la chute du taux de fécondité, voilà les deux facteurs que les deux auteurs estiment essentiels et qui déterminent d’après eux, les bouleversements démographiques et partant culturels et politiques qui feraient accéder ces sociétés à l’histoire universelle et donc à la convergence dans la modernité.
Comment l’alphabétisation et la chute de la fécondité agissent-elles dans les bouleversements des sociétés ? Ce sont des facteurs de déstabilisation des rapports sociaux qui entraînent la rupture d’autorité entre parents et enfants, entre mari et épouse et « produisent une désorientation générale de la société et, le plus souvent, des effondrements transitoires de l’autorité politique. Autrement dit, l’âge de l’alphabétisation et de la contraception est aussi, très souvent, celui de la révolution ».
C’est ce qui serait en train de se passer dans le monde musulman ?
Le raisonnement paraît séduisant si ce n’est ce hic de taille. Selon les deux auteurs l’entrée en vigueur de ces deux facteurs d’ordre démographique est sujette à un préalable culturel : le reflux de la pratique religieuse ou la laïcisation de la société. « La coïncidence dans le temps du reflux religieux et de la baisse de la fécondité, sur fond d’alphabétisation de masse, est un phénomène général, qui semble avoir touché les trois branches du christianisme –catholicisme, protestantisme, orthodoxie- et le bouddhisme- au Japon et en Chine. En France, en Angleterre, en Allemagne, en Russie, au Japon, en Chine, une chute de la pratique religieuse a précédé la décrue de la fécondité vers des niveaux très bas, égaux ou inférieurs à 2 enfants par femme, parfois à 1,5. »
Or, dans le monde islamique, les deux facteurs démographiques sont à l’œuvre alors que l’on assiste, au contraire, à une irruption sans précédent du religieux.
Le taux de fécondité chute, au moment même où l’intégrisme est à son apogée. Le phénomène n’échappe pas aux deux auteurs qui s’empressent de l’écarter d’un revers de la main : «L’intégrisme n’est qu’un aspect transitoire de l’ébranlement de la croyance religieuse dont la fragilité nouvelle induit des comportements de réaffirmation. La coïncidence dans le temps d’un reflux religieux et d’une poussée fondamentaliste est un phénomène classique».
C’est la même thèse optimiste que défend Francis Fukuyama, auteur de «La Fin de l’histoire». Il faudrait du temps, beaucoup de temps, au regard du contexte actuel, pour juger de sa validité.
************************************

Le Maroc en 2030 d'après Y. Courbage

Extrait :
"La convergence des niveaux de fécondité suscite un rapprochement des tailles des familles et favorise la réduction des inégalités de répartition du revenu. De façon plus générale, la convergence générale des indicateurs de fécondité -régionaux, urbains et ruraux, arabophones ou berbérophones, par classe sociale - évoque l'émergence d'une société plus homogène et plus unitaire. Cette convergence est un acquis structurant précieux, qui renforce en profondeur le sentiment d'appartenance à une nation.
La scolarisation de masse transforme les relations verticales, entre aînés et jeunes, et horizontales, entre hommes et femmes. On doit imaginer, au-delà de la phase transitoire de déstabilisation et de désorientation des comportements, l'émergence d'une société plus égalitaire et plus ouverte. Les nouveaux modes d'union permettront de brasser les populations en rapprochant des conjoints venus d'horizons divers. Ces changements favoriseront l'avènement d'une classe moyenne plus consistante et d'une société plus égalitaire. En fait, la mutation démographique annonce, à moyen terme, l'avènement d'une société plus mûre pour la démocratie.
Il faut voir aussi qu'un passage de la fécondité au-dessous de 3 enfants par femme et a fortiori bien en deçà comme au Maroc, implique une rupture de l'idéologie patrilinéaire et des pratiques patrilocales qui structuraient la vie familiale. Lorsque l'on a 6 enfants, la probabilité d'avoir un garçon, condition nécessaire d'une succession en ligne masculine, est de 99%. Si l'on en a 4, de 94%. Si l'on en a 3, de 88%. Mais si l'on en a deux de 76% seulement; le quart des couples acceptant de ne pas avoir de descendance masculine."

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