 |
Abdelaziz Mouride
J’étais donc gros fumeur, gros buveur de café aussi. Je n’imaginais pas ma vie sans cigarette ni café. Ces deux ingrédients rythmaient mes mouvements de chaque instant, ponctuaient chacun de mes gestes du quotidien, chez-moi, dans la rue et au journal ou je travaille. Je finis de prendre mon petit déjeuner, j’allume une cigarette, je monte en voiture pour le travail, j’allume une cigarette, je m’installe devant mon ordinateur, automatiquement, ma main tire une autre cigarette. Je dis une cigarette, en fait, la première cigarette est généralement suivie de plusieurs autres à intervalle de plus en plus réduit au fil du temps. Bref, je fumais beaucoup sans me contrôler et même sans me rendre compte de mon geste. Je ne parle pas du nombre de tasses de café que j’ingurgitais au cours d’une journée pour faire passer la cigarette. Au bas mot, cinq, six tasse dans la journée. La cigarette appelle le café, et le café appelle la cigarette. L’enfer quoi ! Mais à l’époque, c’était le paradis pour moi. Je fumais réellement avec plaisir, bien que souvent je fumais de manière machinale. Surtout lorsque j’étais en train d’écrire, ce que je faisais quotidiennement. Je ne supportais pas que quelqu’un me conseillait de couper la cigarette. C’était la meilleure manière de me mettre en colère. Bien sûr, comme tout grand fumeur, il m’arrivait de culpabiliser, d’avoir mauvaise conscience, et par conséquent de penser à en finir avec la cigarette. Comme tout le monde, moi aussi je m’inquiétais pour ma santé, moi aussi j’avais peur de la mort. Cependant à chaque fois que je me trouvais dans cette situation, mon désir de cigarette au lieu de faiblir, augmentait encore plus, je fumais plus de cigarette qu’à l’accoutumée.
Résultat. J’étais maigre comme un clou, je ne portais pas mes vêtements, j’y flottais en fait. Je me sentais en état de fatigue permanent, je mangeais peu, je dormais mal et difficilement. Bref, la mal vie, avec tout ce qui s’ensuit, la mélancolie, la nérvosité, le stress, la culpabilité et le sentiment d’être dépourvu de volonté, d’être d’une petite nature, faible et sans consistance.
Et puis il y a eu ce jour du mois de juin 2007. Le 15 je crois. Je descendais de voiture, une cigarette au bec comme d’habitude, lorsque je fus pris d’une petite douleur sous l’aisselle. La petite douleur devient de plus en plus grande, de plus en plus insupportable et de plus en plus tentaculaire. Bref, on dut appeler une ambulance et me voilà à l’hôpital dans une salle d’attente pleine de monde. C’est à ce moment précis, dans ce lieu de tristesse et de douleur que ma décision de mettre fin à la cigarette est prise. Avec une détermination et une fermeté que je ne me connaissais pas auparavant. Ce qui m’a décidé ? C’était moins la douleur insupportable que je ressentais alors que l’état déplorable de l’hôpital où j’étais déchu.
Je m’étais dit : « Peut-être qu’un jour je vais me retrouver dans un lit d’hôpital, mais je ferai tout pour que ce soit le plus tard possible, et en tout cas, que ce ne soit pas par ma faute ». Ce fut la dernière fois que je mettais une cigarette aux lèvres. Le paquet que je venais d’acheter une heure auparavant était encore plein. Je le mis sans hésiter dans la poubelle. Ma volonté était sans faille . Il fallait que j’adopte une d’hygiène de vie la plus irréprochable possible. J’avais 58 ans. L’âge limite pour prendre les rênes de sa propre vie. Il me fallait mettre fin à la cigarette. Une heure auparavant, j’étais un fumeur convaincu, et me voilà transformé de manière imprévue en ayatollah de l’anti tabac.
Deux ans aujourd’hui se sont écoulés. J’ai pu tourner la page de la cigarette avec succès. La cigarette, et le café à l’occasion, ne font plus partie de mes habitudes, je les ai évacué de ma vie quotidienne. Sans effort pour le café, très difficilement pour la cigarette qui comme je l’ai dit, rythmait mes gestes quotidiens depuis l’âge de 20 ans.
Aujourd’hui, à 60 ans, j’ai le sentiment d’être un jeune homme de 40 ans. Je mange comme trois personnes, je dors du sommeil des justes. Fini le sentiment de fatigue permanent, la mélancolie ; fini les maux de têtes répétés, la bouche sèche à longueur de journée, l’haleine fétide et le reste. Pour ne rien cacher, même sur le plan sexuel, les performances sont nettement meilleures.
Il m’a fallu batailler dur pour en arriver là. Il ne faut pas se raconter des histoires. Pour quelqu’un qui fumait depuis plusieurs années, passer au régime d’abstinence complète n’est pas une entreprise facile. C’est un changement radical de mode de vie et de fonctionnement au quotidien. Ce n’est pas le jeun de ramadan que l’on rompt au coucher du soleil, c’est un jeun pour la vie. Il faut une volonté de fer, et une forte mobilisation psychologique à chaque instant durant plusieurs mois. Votre ennemi dans ce corps à corps contre la cigarette, ce n’est pas un tiers, c’est vous-même. Vous vous prenez à vous mentir, à vous jouer des tours diaboliques pour renoncer à votre décision. C’est une lutte de chaque instant, la cigarette devient votre sujet favori de discussion, vous ne cessez pas d’y penser durant la journée, vous y rêvez la nuit. Et il faut compter près d’une année pour que vous l’oublier.
Vous commencez à mettre en doute, la nocivité de la cigarette, vous vous dites : « ce n’est pas sûr que la cigarette tue, à preuve, il y a des fumeurs qui ont plus de 80 ans » ou encore : « d'accord, la cigarette est peut-être dangereuse, mais pas pour tout le monde surtout pas pour ceux qui fume peu ». Etc …
La plupart des gens qui reviennent à la cigarette cèdent à ce genre d’arguments séduisants, quoique fallacieux pour quelqu’un qui tient à améliorer la qualité de sa vie et celle des siens.
Pour renforcer ma volonté, j’ai commencé à faire du sport en salle, avec une assiduité sans faille. Je paie la salle avec une petite partie de l’argent que je dépensais auparavant pour la cigarette et le café.
Est-il possible que je récidive un jour ? Jamais, je n’y pense même pas. Aujourd’hui, c’est la première fois que j’évoque mon histoire avec ce poison que j’ai complètement oublié il y a un an. Pourquoi ? Pour dire au fumeur ceci : se débarrasser de la cigarette, c’est possible, il suffit de le vouloir et de le vouloir fermement. |