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Mardi 14 Juillet 2009
Une Petite ambition de serveur.  - My Blog
je ne saurais jamais comment il fait . Oui, probablement jamais. Mais ma curiosité du réseautage est ainsi, elle restera innasouvie parce que je n'ai aucun reflexe de base s'agissant de la prise de contact, je ne sais pas comment on fait, le saurais-je jamais ? Telle est la question.

Mais quand je le vois, j'éprouve une jalousie sauvage, j'ai parfois envie de le coincer dans un hall, de le plaquer contre un mur et de lui hurler ceci au visage : " Comment tu fais ? comment tu t'y prends Bordel ?" . Je n'ose pas le faire. Ce mec a des relations, il peut gravement me nuire, aussi, je me contente de regarder, d'essayer d'apprendre de ces gestes, de ses attitudes. L'ennui c'est qu'en deux ans d'observation, je n'arrive à rien. Aucun enseignement n'est venu courroné mes minutieuses analyses. Et pour cause, sa démarche semble relever d'un savoir inné.

Je bosse dans une boîte d'évenementiel qui monte principalement des séances plénières. Nous les organisons dans des hôtels de la capitale. Enfin quand je dis " nous", je veux dire " eux". Ma pierre à l'édifice est à ce point infime qu'il serait ridicule de l'inclure dans l'effort de préparation. En fait, moi, j'interviens lorsque le personnel émerge de la salle de réunion. Je les accueille devant mon buffet et leur sert à boire et à manger. Je suis serveur, vous savez le mec avec un gilet et des gants, le grand dadet rachitique qui vous tend des verres à vin avec du jeu d'orange dedans, celui qui vous enroule un shneck dans une serviette en papier.

Mais voila, j'observe beaucoup, je remarque des choses. Et depuis un certain moment, c'est le cas de Momo qui m'interpelle. Momo est coordinateur, autant dire qu'il n'a aucun rôle précis. Sa mission se résume à déambuler dans les salles, à agiter de l'index en chuchottant à l'oreille d'un serveur ou d'un technicien du son, parfois il se penche sur un convive et on le voit hôchant frénétiquement de la tête. Il est agile, il papillone de table en table, il peuple constamment votre champ de vision, il est partout à la fois. Comment se rend-il utile ? je ne le sais pas ? Ca me dépasse, j'en fais des cauchemards .

Voila un type qui ne peut s'enorgueillier d'aucune éducation formelle, d'aucun dîplome, rien, en fait, à la base il est comme moi, je m'en sors avec un peu de culot et beaucoup de persistance. Je suis serveur certes, mais bon, j'arrive à subvenir à mes besoins, je mange à ma faim, ma mère fait de même ainsi que mes deux soeurs et tout ce petit monde survit sur ma pitance. Bref, avec Momo, on possède les mêmes racines, père mort jeune, mère inactive, le récit baigné de sonates aux violons quoi !

Mais lui, il calera pas longtemps, je le sens . Y a deux semaines, je le vois entamer une discussion avec le nouveau DG de 2M. Oui, nous...enfin la boîte leur a organisé un cocktail dînatoire au Hyatt. Momo coordonnait, je servais. Alors, ils sortent d'une série de présentations et comme d'habitude, le petit personnel se jette sur les banquets et les cadors prennent leur distances, marquant une séparation franche avec les petits bras. Nous avons l'instruction d'aller à eux, de les servir. Du coup, on les voit, prenant des poses, devisant, une bouteille de sidi Ali à la main et un Smartphone à l'autre. Il s 'échangent des impressions, s'amusent de choses et d'autres. Mais plus que tout, ils forment un groupe étanche, le genre qui vous prévient " demeurez au loin" . Et bien entendu, personne n'ose empièter sur leur territoire. a une petite exception près : Momo.

Il faut le voir pour y croire vraiment, vraiment...

D'abord, il faut lui avouer ceci : En ce genre d'occasion, il se sape comme un Milord. On lui prête des costumes, je le tiens de source sure. Ensuite : l'amorce. Un enchaînement subtil de pas, de gestes, un tripotage naif de portable, des tournoiements, une hésitation affichée, il avance, il recule, semble glisser, flotter dans l'air, s'enhardit, se relâche, appelle un commis, lui souffle quelque chose à l'oreille, lui donne une tape sur le dos, le bouscule un peu comme pour lui donner une impulsion, puis, une fois le commis propulsé dans sa course, le rappelle pour lui transemettre une dernière instruction, après cela , il s'essuye la bouche, se tient droit, traque une poussière sur la manche de sa veste, ajuste sa montre, la met en évidence et PAF, d'une enjambée leste, il s'immisce dans le groupe. Commence alors le grande illusion.

Quelques secondes plus tard, le groupe d'homme clefs éclate d'un rire tonitruant pendant que Momo ayant manifestement raconté un truc drôle conserve un visage de marbre. Hormis ses lèvres lesquelles ne cessent de se contortionner, le reste du corps est figé, droit. Les fou-rires se succèdent, les dirigeants se donnent de grandes claques, se tordent d'enjouement, se penchent et saccoudent les uns sur les autres, on a droit à la comédie du bonheur Acte I , II et III. la totale. Et tout au long, Momo ne bats pas le cil. Rien. Il parle, susurre presque, regarde autour de lui du coin de l'oeil avant de lâcher une bombe comme pour asseoir le ton de la confidence, comme pour exprimer l'exclusivité de cette union d'hommes puissants, infiniment supérieurs à la norme. Il y a eux et Momo, le reste peut crever. Plus personne n'existe.

La scène dure cinq minutes et ensuite, Momo fait mine de répondre à un appel, il bat en retrait d'un pas ou deux, leur fait signe de patienter de l'index, se bouche l'oreille libre d'une main et baragouine quelques ordres en prenant le ton de la sévérité. Souvent, ces entr'actes téléphoniques lui servent de prétexte à une admonestation. Je l'entends dire " Non mais tu te fous de ma gueule, Fais ton boulot, je te conseille de faire ton boulot, c'est mon conseil, après je te demande d'assumer, tu comprends bordel, tu assumes". Il est fin Momo, il sais qu'un patron c'est sensible à la responsabilisation du personnel. Momo installe un froid fugace qu'il démine aussitôt en disant " Les employés c'est comme la femme, tu ne peux pas vivre avec, mais tu ne peux pas vivre sans non plus ! ". Une autre touche à son actif car son adage, est à double impact, une pique pour la femme : mysogynie capitaliste oblige et une autre pour le travailleur, hommage à la lutte des classes. Les cols blancs sont acquis et Momo qui s'est fixé un projet au préalable, expose son idée, son concept, présente ses services. Des échanges de numéro ont lieu suivis de poignées de main viriles et Hop, l'affaire est dans le sac.

Aujourd'hui nous nous occupons...Enfin ils s'occupent d'une fête annuelle, celle De BMCE Bank, tout le gratin est présent. Momo poursuit ces rondes de séduction. Son manège, il l'a réalisé deux fois avec deux groupes différents. Sa collecte de cartes de visites bat des records, Tandis que moi, je continue à servir du thé, mes gants blancs sont maculés de tâches, je transpire comme un porc sous mon gilet de pantin, mes zygomatiques se crampent sous l'effet d'un sourire mécanique trop longtemps soutenu. Bref, la merdouille totale.

Je suis harrassé quand les derniers invités s'en vont, certains comme il est de coutume dans ce genre d'évenements, sortent des sacs en plastiques et y fourrent tout ce qu'il est possible d'y fourrer, des mini-pizzas, des moitiés de sushis, des pains aux raisins, de la pastilla, de la viande et même parfois, du jus de fraise.... Je m'éloigne un peu de ces scènes de crime alimentaire et m'adosse à un mur au détour d'un corridor plutot paisible, j'allume une cigarette scrutant bêtement le lustre disgracieux qui me surplombe. Soudain, j'entends une voix qui me dit " Soirée plutot réussie !" . C'est Momo, d'habitude il ne me calcule pas. Que se passe-t-il me dis-je ?

" Dis donc toi me lâche-t-il, tu ne serais pas entrain de m'espionner par hasard ?".

- Non, non insiste-je Pas du tout, pourquoi je ferais ça ?

- A toi de me le dire ? repart-il, A toi de me le dire .

- Ecoutes Momo, je te jure sur tout ce que j'ai de plus cher que...

- Arrêtes tes conneries M'interrompt-til et approche un peu par là !

J'hésite, je ne sais pas ce qu'il veut.

- Approche je te dis.

Je m'approche la mort dans l'âme, je m'immobilise à quelques centimètres de lui. Il s'incline et s'apprête à me confier quelque chose à l'oreille.

- La Drogue fils dit-il imperceptiblement tandis qu'il me baigne le visage d'un souffle tiède et malsain, la Drogue, c'est mon secret, je suis Dealer, je leur file un peu de coke et en retour ils me bouffent dans la main.

Mon Dieu.

- Dis me demande-t-il, T'as envie de rejoindre mon petit business ?

Euh...Oui Momo, oui...j'aimerais assez....

Depuis lors, mon métier de Serveur est devenu hyper motivant et ma mère pense sérieusement inscrire une de mes soeurs dans une école de commerce privée.
Rédigé par Reda Dalil le Mardi 14 Juillet 2009 à 10:26 | Permalien

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