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" Le droit à l'ignorance, voila de quoi je parle !"
Mehdi, trente ans, du talent dans à peu près tout, une belle figure, un succès fou avec les femmes, une suavité de toutes les heures, des expressions classiques, un esprit trempé dans des lectures solides et nombreuses, une logique implacable bien que souvent employée à rebours de la bien-pensance, parle, il parle de choses et d'autres et au fil de ses pérégrinations mentales, m'embarque de réflexions en réflexions. Il est comme ça Mehdi, aucune parole préméditée, aucun agenda, juste un flottement heureux de sujet en sujet, une succession hasardeuse de phrases qui s'entrechoquent luttant sans merci pour un élan de conscience, une spontanéité cérébrale rare, brillante, un bel esprit. Enfin, sauf exception.
" Je revendique le droit à l'ignorance et à l'irresponsabilité. Pourqoui n'en serait-il pas ainsi parfois ? Il existe à mon sens un lien assez malsain entre le savoir et la culpabilité. On culpabilise parce qu'on sait, or lorsqu'on ne sait rien, on sent et si on sent, on vit sans l'ombre d'un doute, d'une angoisse, d'une culpabilité. Naturellement, cela passe par un effort conscient d'ignorance, de recherche d'ignorance. Cependant, déconstruire le savoir est une tâche contraignante, elle implique une démarche particulière, une sorte de moonwalk de la pensée. Faire un pas en avant pour en effectuer deux en arrière, mener l'acte volontaire de regresser dans sa compréhension du monde. Peu de gens sont disposés à emprunter ce chemin. Pourtant, notre société gagnerait à désapprendre certaines choses..."
Que dit-t-il ? ou veut-il en venir ?
"(...) Exemple : La richesse. Ou plus exactement, les revenus d'une personne, d'un ami. Nous sommes à ce point habités par le souci de situer une personne et nous le faisons d'autant plus systématiquement que l'information relative aux revenus s'impose souvent comme la plus pertinente. Du coup, on demande, tantôt finemenent, tantôt abruptement. On dit " Et toi, tu bosses ou ? Tu habites Ou ? Tu t'entraînes Ou ? Le But étant de situer, la conjonction "Ou" est le point d'amorce essentiel de toute interrogation de ce type. Ou dîne tu ? Ou passe tu tes vacances ? Ou te soigne tu ? La mention du lieu n'est qu'un stratagème socialement admis pour enquêter sur les revenus d'une personne. La question " combien gagnes-tu ?" sonnant comme le grincement d'ongles acerés sur un tableau noir, nous contournons ce faux-pas en emperlant les "Ou" , D'ou t'as acheté ce pull", " Ou as tu déniché cette montre ?" ainsi de suite."
Attention Mehdi, à force d'enfoncer des portes ouvertes, tu risques dans quelques mintues de te poser cette question existentielle : " Mais ou est passé mon pote ?
" Et bien moi vois tu , je ne veux plus savoir. J'ai pris le parti de discuter avec des entités humaines non identifiées . Des fantômes si tu veux. Ne pas coller une identité économique sur un interlocuteur peut être une expérience violente car nous sommes à peu près tous adeptes d'une douce hypocrisie grégaire. Sous prétexte de ne pas heurter des sensibilités particulières, nous adapatons nos discours à notre entourage. Nous espèrons éviter de passer pour des rustres en éliminant le risque de parler de l'acquisition récente d'une BMW devant un smicard. Oui , telle est la justification qu'on donne à nos investigations du revenu. Or, mon incursion récente dans la sphère de l'ignorance sociale me prouve, que bien au contraire, plus on fait montre de spontanéité, plus on ouvre une fenêtre sur notre âme, sur ce qui nous définit réellement plus on a de chance d'instaurer de la connivence avec autrui."
Jai bien peur de ne pas comprendre. Serais-je à ce point embourbé dans la pensée unique qu'il m'est irrémédiablement impossible d'adhérer à un point de vue alternatif ? Pour ma part, je trouve qu'étant aux aguets en termes d'opportunités de progrès personnel, il ne me viendrait jamais à l'idée de renifler une personne sans jamais me la situer économiquement. Savoir ce qu'une personne possède est un raccourci pratique car, au lieu de s'égarer dans de la parlotte, on oriente efficacement la discussion, on en tire quelque chose, on avance vers un objectif.
" Et tu sais quoi, ma nouvelle approche, porte ses fruits. Je n'ai jamais eu autant d'amis, je ne me suis jamais ouvert sur autant d'opinions, mon expérience humaine s'est élargie considérablement. Cette ignorance que je m'impose me rend sympathique aux yeux des gens. Je ne les juge pas, ils essayent de faire de même."
Mais cette approche ne peut-elle pas te mettre en rapport avec des personnes complètement aux antipodes de ton appartenance socia...euh...intellectuelle. Si tu es devenu, comme tu l'affirmes, insensible à la disparité humaine, excuses moi, mais tu te donnes l'occasion de t'ennuyer jusqu'au dêgout car, si je te suis bien, tu n'es plus à l'abri d'une surprise et de ce fait, t'attabler avec un concierge te sera aussi aisé que le faire avec un journaliste, or le gouffre d'interet entre les deux est pour le moins considérable. Comment fais tu pour distinguer les deux ?
" Je ne distingue rien cher ami, là n'est pas mon but. Pour autant, je reconnais de la pertinence à ta question. Effectivement, le problème se pose quoique de façon strictement théorique en ce qui me concerne. Je n'ai jusqu'à présent jamais eu une conversation de plus de deux minutes avec un concierge, et il s'avère qu'il s'agit la plupart du temps de celui de mon immeuble. Le devoir d'ignorance que je m'impose n'est pas apte à m'acoquiner avec ces individus, dignes et respectables par ailleurs, là n'est pas mon propos, car vois-tu, j'ai trente ans, à mon âge, toute nouvelle rencontre n'est plus que le résultat d'une mise en rapport. Je m'explique. Demain, si nous prévoyons de nous rencontrer et que, tu arrives au rendez-vous accompagné d'un ami. Cet ami, tu l'auras selectionné selon des critères socio-éconoimiques, ceux là même que je réfute aujourd'hui, par conséquent, je n'aurais pas à craindre de me dévoyer en conversant avec un concierge ou un maçon, encore une fois, je réitère l'immense respect que j'ai pour ces métiers, je ne suis pas en train de porter des jugements de valeurs, je dis juste qu'effectivement, il y a de fortes chances que je puisse ne pas avoir beaucoup de choses à dire à un concierge, notre dialogue ne durerait pas plus de cinq minutes, c'est ainsi, les répères sont différents, les enjeux opposés, enfin bref, tu saisis le topo."
"(...) Pour en revenir à ta question. C'est simple. Le rôle d'intermédiare joué par mes amis existants, m'assure pour ainsi dire contre des situations rocambolesques du type, parler politique avec un commis en épicerie ou un serveur de café. Ces personnes, je le dis une enième fois, n'on rien de répréhensible, il me semble même parfois qu'on aurait beaucoup de choses à apprendre d'eux, hélas les mécanismes de pensée, les habitus ne sont pas les mêmes... "
En gros Mehdi, si je t'ai bien suivi, ta politique de l'ignorance ne t'as jamais mené en dehors des sentiers battus. Les gens que tu rencontrais avant sont ceux que tu rencontres encore aujourd'hui, à la différence qu'aujourd'hui, tu ne leur poses plus de questions. En fait, tu leur supposes la même appartenance sociale que toi sans t'embarasser de savoir s'il touchent plutot soixante mille dirhams ou vingt mille dirhams. Tu t'es affranchi de cette minuscule nuance sans pour autant t'émanciper des gens de ton rang. Quelle est donc la différence ? Quel enseignement peut on tirer de tout ça ?
" Bah.. vois tu ! Oh ce que tu peut être fatiguant à la fin. Tu m'as compris quand même. Pourquoi chercher la petite bête. Je...enfin... je fais ça pour ne plus juger, ne plus mépriser, donner à chacun la chance de devenir mon ami. Je ne veux plus me dire : Ah tiens Farid il amarre un yacht à Marina blanca, du coup, je vais me mettre debout pour le lui serrer la main... Enfin voila ce genre de trucs. Je ne veux plus écouter les récits de soirées loufoques de Meryem sous pretexte qu'elle conduit une Série 6... Enfin voila, C'est assez clair non ?"
Mouais si tu veux mais à mon avis c'ets une totale perte de temps ni plus ni moins, c'est un trip, au pire ,un moyen de se marrer un peu. Mais de là à y trouver un sens fondamental, d'en faire une philosophie et de m'empaqueter la chose dans l'emballage du mystère humain, genre " Je vais t'annoncer une vérité essentielle, tu ne t'en remettras pas !" non Mehdi, ça ne marche pas comme ça. J'avoue que t'es un mec super balèze mais comme tout le monde, tu accuses parfois des bides monumentaux et ton droit à l'ignorance en est un . Je me trompe ?
" Hum ! ( Grand sourire) Je t'aime bien toi, t'es pas bête. Hein que t'es pas bête ?..."
Bah si ! Un peu tout de même. |