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Analyses

Regards croisés sur la violence religieuse

Omar El Bacha



Omar El Bacha
Omar El Bacha
Absoudre les religions de la violence qu’elles recèlent en elles est une aberration sociohistorique et cultuelle qui ne sert nullement les 3 croyances les plus dominantes au monde que sont le Judaïsme, le Christianisme et l’Islam. Le concept des religions sans violence est un apologue dépassé et le culte un dogme qu’il faut prendre dans son ensemble, sans aucune occultation. La violence fait partie des religions parce que la religion fait partie des hommes et que les hommes sont violents. Les hommes naissent dans la violence, vivent avec elle et la portent en eux durant toute leur vie, même si souvent ils la refoulent, pour des contraintes qui leur sont propres.

Une violence de service
Loin de toute analyse spirituelle à caractère comparatif entre ces 3 cultes monothéistes et abstraction faite du degré de violence que chacune de ces religions peut couver en elle, cette approche, à vol d’oiseau, du fait religieux se veut globalisante, intégrante et proactive. Si la démarche suivie est certes sans concession, le regard posé sur la violence religieuse est loin d’être inquisiteur car inutilement stigmatisant et sans véritable apport pour le sujet.

Dans ce sillage, il est à signaler que deux types de violence sont à relever en religion: celle attribuée à Dieu et celle exercée par les hommes car au commencement des religions, les temps étaient violents, la vie était violente et pour survivre, il fallait être violent. De ce point de vue, il était normal que beaucoup de discours, récits et écrits cultuels véhiculent en eux les stigmates de la violence de l’époque. C’est le langage usuel que comprennent aisément et expérimentent quotidiennement ceux auxquels était destinée la religion.

La violence attribuée à Dieu dans les religions est en réalité allouée à un Dieu vengeur pour qu’il débarrasse l’humanité de ses problèmes. Une violence de service, en quelque sorte. A chaque fois que le commun des mortels se trouve en situation d’impuissance devant plus fort, plus violent et plus dominateur que lui, il fait appel à la puissance de L’Eternel pour anéantir, pulvériser l’obstacle.

Dans les faits, Dieu est généralement imploré pour exercer une violence de substitution. Ce que les hommes ne peuvent, individuellement ou collectivement, accomplir par la force et la violence, ils demandent à Dieu de les supplanter et de le réaliser à leur place. Il y a tant de souffrances, de malheurs et de violences autour d’eux qu’ils ne peuvent concevoir que Dieu ne soit pas lui aussi violent, à l’image de leur monde.

Puisque Dieu est violent, il est donc craint. Ce n’est pas que Le Tout-Puissant terrorise mais il inspire un sentiment multidimensionnel composé d’adoration, de respect, de peur et de dévouement. Un sentiment plus grand et moins aliénant que celui que les chefs de clans de l’époque essayaient d’instaurer par la force de l’épée. Il ne faut donc pas décevoir Dieu car il risque de se mettre en colère et l’ire divine de même que sa miséricorde sont incommensurables.

Une violence de dissuasion
Toutes les religions sont violentes parce que Dieu est parfois violent dans la littérature religieuse mais cette violence divine est d’une autre dimension, d’une autre nature. Elle est essentiellement symbolique. Elle se manifeste sous forme de providence pour absoudre et délivrer l’humanité de la violence en elle. Elle prend sur elle de se substituer à la violence des hommes pour qu’ils renoncent et mettent un terme à la leur. Elle s’impose et impose à l’être humain la prohibition de tout acte à caractère violent envers ses semblables. Dieu est Tout-Violent, confiez-lui vos violences destructrices car la sienne est positive et constructive. La violence religieuse, puisque Dieu est religion et que la religion est Dieu, est annonciatrice d’une ère nouvelle pour l’humanité, d’un ordre sociétal pacifique où doivent régner justice et égalité, sous peine de violence divine.

La violence contenue dans les écrits saints est là pour inciter l’homme à gérer sa violence génétique, à la domestiquer, à éviter qu’elle ne déborde et ne prenne le dessus sur le débat et la discussion, sur la divergence et la différence. Elle est là pour aider l’humanité à localiser, canaliser et évacuer sa violence. Elle pousse les hommes vers le droit chemin et les éloigne des actes contraires aux préceptes de Dieu.

La violence dans les religions est légitime car c’est une violence de contrepoids, de dissuasion et de constriction. Elle n’a nul autre dessein que d’aider l’homme à étouffer, dans le corps, toute violence, de façon à ce qu’il ne commette pas de forfaits susceptibles d’attirer la colère divine. Etant toutefois entendu que la colère de Dieu est autrement plus forte et encore plus puissante que toutes les violences destructrices dont est capable l’humanité toute entière mais elle est divinement réparatrice et bienfaitrice.

Le vrai Dieu, le Dieu fort est le Dieu du mot. C’est pour cette raison que la violence divine est restée au stade du verbe, dans son état virtuel. Elle ne s’est jamais directement exercée sur l’homme. C’est toujours la nature, par calamités et catastrophes, ou les envoyés de Dieu, par miracles et fléaux, ou simplement les hommes, par guerres et conflits interposés, qui l’expriment. L’imaginaire humain étant toujours présent pour se charger du façonnement et de l’interprétation des événements.

Dans la pratique religieuse, l’homme est loin de la rectitude et de la perfection qu’il ambitionne. Il a toujours quelque chose à se reprocher. Pour les croyants, et tout particulièrement ceux subissant un phénomène violent, ça ne peut être que la manifestation d’un courroux d’origine divine. Une punition du ciel car ils culpabilisent pour ne pas avoir suivi, à la lettre, les enseignements du Tout-Puissant, tel que fortement recommandé dans les écrits saints. Pour les autres, ce n’est rien d’autre qu’un grand caprice de Dame nature, une fabulation mythologique ou tout grossièrement une autre manifestation de la cruauté humaine. Phénomènes naturels et croyances métaphysiques dont ils avouent ne pas s’en inquiéter outre mesure.

La violence révélée
Toutes les religions utilisent la violence, dans ses formes les plus diverses, pour faire violence à la violence verbale et physique des humains, dans la perspective avouée d’en arrêter les méfaits sur l’humanité. Si la violence de Dieu ne s’est pas encore directement abattue sur terre, celle des humains a entretemps fait plusieurs millions de morts. L’histoire, les guerres et les cimetières sont là pour en témoigner.

Dieu du ciel est innocent de tous les malheurs de l’humanité. Ce n’est pas lui qui tue, ce sont les hommes qui le font en son nom et souvent pour des raisons très terre-à-terre, à des fins de toute autre nature que religieuse. La religion pour eux, n’est, ni plus ni moins, qu’une enveloppe symbolisante, un instrument pour endoctriner les gens selon leurs croyances, afin d’atteindre les desseins, vils et abjects, qu’ils se sont fixés sur terre. Le culte est voulu civilisateur par Dieu puisqu’il intime à l’humanité la prescription de renoncer à la violence, il doit, par conséquent, être compris et pratiqué à la lumière de ce commandement et non tel qu’interprété par certains. La religion naît bonne, c’est l’homme qui la rend mauvaise, aurait dit l’autre.

De par les malheureux événements politiques et sociaux, passés et présents, perpétrés au nom du Judaïsme, du Christianisme et de l’Islam, il s’avère clairement que ces 3 religions, et leurs institutions et structures, sont à la croisée des chemins entre leur histoire commune et l’avenir qu’elles seront amenées à partager. La mémoire sociohistorique est en leur défaveur tant que chacune reste exclusivement concentrée sur elle-même. Le bonheur de l’une ne se fera certainement pas sur le malheur des autres. Un effort commun, plus déterminé et plus visible, leur est demandé pour mettre en échec la violence humaine et ses effets négatifs sur l’homme, si elles veulent se conformer aux idéaux de paix et de fraternité dont elles s’en revendiquent.

Dans le même ordre d’idées, il importe de rendre grâce à ces cultes, ne serait-ce que symboliquement à travers ces lignes, en disant la vérité sur ceux qui les travestissent et les utilisent. Ils sont apparus pour des motifs nobles, pour protéger les hommes et non pour les inciter à s’entretuer. Ce sont les extrémistes, de toute obédience, qui essaient de semer zizanie, haine et rancœur entre les différentes religions, cultures et civilisations ou même entre membres d’une même entité identitaire. Pour cela, ils s’appuient sur les spécificités ethniques, culturelles et confessionnelles et plus nuisible sur des contre-vérités scientifiques, des traductions erronées de documents historiques et des interprétations douteuses de livres saints. Ils sortent même citations et propos, versets et sourates, de leurs contextes sociohistoriques, pour en faire des clichés instantanés, au service de leurs projets obscurantistes.

Les sales besognes des obscurantistes se déterminent par le degré d’emprise que leurs immondes prêches ou discours peuvent avoir sur la psyché de leurs victimes et les succès de leurs méfaits se mesurent à l’aune de l’ignorance et de la méconnaissance que l’homme voue à son prochain. Ce genre de violence est illégitime et n’a rien de divin. Elle n’apporte que détresse et ruine. C’est juste une violence humaine dans son état le plus hideux. Elle est suscitée et justifiée par différents motifs extra-religieux et se traduit par des comportements, individuels ou collectifs, souvent asociaux, parfois hystériques et même mortifères, dans certains cas extrêmes.

Pour que le ciel ne vous tombe sur la tête
Le politique, le social et le religieux se sont tellement imbriqués, à travers l’histoire tumultueuse de l’humanité, qu’il est devenu routinier d’incriminer la violence religieuse dans tout conflit. Pourtant la violence humaine est facilement reconnaissable car elle est physique, instable et limitée dans le temps et l’espace, celle de Dieu est par contre symbolique, spirituelle, éternelle et sans frontière. Il est tout à fait erroné de considérer que toutes les violences sont d’origine religieuse. Même le fondamentalisme religieux n’est pas toujours violent et la violence religieuse n’est pas toujours fondamentaliste.

La violence n’a pas de couleur, elle est à l’image et à l’échelle de celui qui la pratique et, comme par hasard, c’est toujours l’homme. Quelque soit l’allure qu’elle emprunte et le tissus de mensonge dans lequel elle se drape, la nature primaire de la violence humaine ne changera pas pour autant. Elle demeure ce qu’elle est et ce qu’elle a toujours été: l’expression brute et brutale de la part de bestialité que l’homme recèle en lui.

Combattre les terrorismes, les radicalismes et les extrémismes, parce qu’il y en a une multitude, relève, en premier lieu, de la responsabilité des appareils de l’Etat mais le citoyen, par obligation sociale autant que par devoir moral, doit aussi y apporter son tribut. Il est à même de pouvoir contribuer à priver les prêcheurs de violence du terreau sur lequel ils se construisent, prospèrent et se disséminent pour faire l’apologie de leur idéologie de haine et d’aversion entre les peuples. Il lui suffit de s’ouvrir à autrui, dans le respect et la dignité et sans préjugé.

Mais avant tout, chaque citoyen est tenu de s’assigner l’effort introspectif qui lui facilitera la conscience de soi et lui fera positivement prendre conscience de ses valeurs civilisationnelles, tant sur le plan culturel que cultuel. Un être fort de ses identités est un individu en état d’adopter une attitude rationnelle envers l’autre. Il est tellement en confiance et en accord avec lui-même qu’il ne se sentira jamais atteint ou menacé dans son intégrité identitaire, ni même diminué, face à la différence et à la pluralité.

Le monde est divisé, fragmenté, tourmenté, chacun y est susceptible d’être confronté à la violence, au refus et à l’exclusion. Fléaux qui, à des degrés divers d’intensité, risquent, à tout moment, d’assaillir tout individu. La race n’a pas pour vocation de servir de facteur de séparation, ni la politique d’élément de division et encore moins la religion de substrat d’exclusion. Il importe dès lors d’y résister en faisant preuve de bonne volonté et en s’avisant d’adopter des attitudes positives. Cela passe par la manière de parler de l’autre, de parler à l’autre, de se soucier du bien-être social commun. Cela demande égard et considération pour la dimension ethnique, cultuelle et culturelle d’autrui. Cela réclame souplesse et tolérance en matière politique. Cela nécessite tact et intelligence afin de dépasser phobies, amalgames et stéréotypes. Ce sont ces petites attentions mais grands services à l’humanité qui participent à la création d’un vivre-ensemble, fraternel et pacifique, où chacun pourra s’y retrouver, sans la crainte qu’un jour le ciel lui tombe sur la tête.

Omar El Bacha. Amsterdam. Pays-Bas