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Chroniques

Quand la littérature sert un faux dialogue

LITTÉRATURE ET DIALOGUE Quatrième Rencontre Euromaghrébine d’Écrivains · Un projet financé par la Délégation de l'Union européenne en Tunisie

Nadia Birouk


La littérature est le moyen le plus noble de communication, c’est l’art de transmettre par écrit ses sentiments, son témoignage, ses idées, ses visions, sa culture, sa façon d’illustrer les choses et les êtres. Elle est aussi une manière de critiquer, de soulever un problème, de défendre une cause, de débattre un sujet, de le dévoiler, de dénoncer les travers humains…

Pour réussir cette communication, cela suppose que le lecteur, ou le récepteur du texte, maîtrise, au moins, la langue utilisée, ainsi que les insinuations de l’auteur. Pourtant, la langue à elle seule ne suffit guère à résoudre le problème de communiquer, de dialoguer avec l’Autre, puisqu’on peut, très bien, faire passer des messages et des pensées, qui au lieu de faciliter le dialogue ne font que le compliquer ou le brouiller. Certains hommes et femmes de lettres n’arrivent pas à tracer les frontières entre les convictions subjectives et les croyances personnelles, entre les droits et les devoirs, entre le savoir être et le savoir-faire, entre leur culture et la culture de l’Autre. Dans leurs écrits, ils ne font que reproduire leurs malheurs, leurs contraintes ou défendre leurs intérêts politiques, religieux ou autres sans trop se soucier de l’effet qu’un tel texte peut produire sur le lecteur. Quel est le dialogue que la littérature engendre ? Peut-on vraiment parler de véritables communications quand il s’agit d’un ouvrage écrit ?


LE DIALOGUE ENGENDRÉ PAR LA LITTÉRATURE

Le dialogue se définit ainsi : « 1. [Un] entretien entre deux personnes. [Une] conversation. […] contact, discussion, entre deux groupes, […] négociation pourparlers, 2. Ensemble des paroles qui échangent les personnages (d’une pièce de théâtre, d’un film, d’un récit), […] 3. Dialoguer avoir un dialogue avec quelqu’un, s’entretenir, […] Dialoguer avec un ordinateur, l’exploiter en mode conversationnel. Mettre en dialogue. Dialoguer un roman pour le porter à l’écran. Dialoguiste. Auteur du dialogue d’un film[1].» Cette définition précise deux éléments intéressants : d’abord, l’échange entre deux personnes ou deux groupes, entretien, discussion interactive ou conversationnelle… Ensuite, cette interaction caractérise plutôt les personnages fictifs ou les protagonistes imaginaires d’une œuvre littéraire, et non l’œuvre en elle-même. Dans ce cas, on peut dire que la littérature est une écriture singulière, qui nécessite un récepteur lettré, particulier, capable de transcender les moindres vicissitudes d’un énoncé distant de son époque ou actuel. Un destinataire susceptible d’entrer en contact avec une personne non visible et encore avec un texte, qui lui est étranger. Un texte qui ne peut assurer l’échange dont on parle : l’interaction fictionnalisante ou réelle, parce que l’énoncé littéraire réclame un lecteur distinctif, bien instruit, qui peut esquisser l’ensemble des critiques ou des techniques réceptives, pour pouvoir entrer en communication via le texte ou avec l’auteur d’un ouvrage. Une communication où l’idée de dialoguer, de s’entretenir, d’échanger est impossible.

Déjà la critique a mis du temps avant d’avouer que l’ouvrage littéraire ne peut avoir lieu sans sa réception[2], mais encore une fois, elle a mis le doigt sur le mal, sans pouvoir découvrir un remède convenable, puisqu’elle se trouvait devant des récepteurs variés, pluriels, ayant des sentiments divers, des convictions distinctes, de sexe différents, parfois même, de cultures et d’époques différentes ; d’où la problématique du conversationnel-interculturel supposé, qui reste souvent académique ou universitaire, jamais populaire. Les interprétations des textes littéraires sont polysémiques, voire polyphoniques et souvent inépuisables dans leurs significations.

Parler d’une communication, d’un échange, d’un entretien entre deux personnes, entre deux groupes, est ambigu, dans la mesure où la littérature est universelle et le lecteur attendu n’est pas souvent le lecteur voulu ou visé par l’auteur. La difficulté de pénétrer un livre rénové pose aussi problème, quand il bloque un lecteur classique, incapable de faire des efforts pour explorer d’autres formes littéraires ou d’autres écrits contemporains. À vrai dire, dans ce type de créations, le lecteur demeure dans la déroute et dans l’embarras ne pouvant aller plus loin de ses lectures inaugurales ou primitives : « Jamais dans l’histoire du monde on n’a autant parlé de communication. Celle-ci, paraît-il, doit régler tous les problèmes. Le bonheur, l’égalité, l’épanouissement des individus et des groupes. Tandis que les conflits et les idéologies s’estompent [3]».

Nous avons, dans les lignes précédentes, montré les caractéristiques des écrits littéraires, mais parfois nous assistons à une lecture de masse, à des textes qui visent à manipuler les petites gens en répondant à leurs besoins ou à leurs intérêts, afin de pallier un vide économique, spirituel, politique et afin de réaliser ses rêves de domination ou de conformité. Le dialogue, dans ce cas, passe sans entraves, car il vise les sentiments, joue sur les émotions, manœuvre et négocie les rapports de force, les intérêts abusifs, mais devient un vrai risque surtout quand les croyances et les traditions sont un mode de vie, une instruction accomplie, des vérités stables ou sacrées et non un sujet de discussion qu’on peut échanger sans conflits.

Les croyances quand elles sont un mode de vie

S’adresser à un récepteur suppose que l’auteur est conscient de la particularité de ses destinataires, mais parfois l’auteur n’est qu’un intrus, quand il veut transmettre ses croyances, qui sont pour l’autre un choix personnel, un acte individuel, mais pour lui, un mode de vie, un principe et une manière de demeurer. Cela peut s’expliquer par le choc culturel ou rituel, qui ne répond pas forcément aux attentes des lecteurs ; surtout les lecteurs issus d’un autre milieu socioculturel ou d’une autre religion. Là, il faut préciser les règles du dialogue souhaité et mettre les points sur les « i », afin de définir d’abord ce qu’il faut dialoguer.

Le corps féminin dans un roman maghrébin avec toutes ses connotations péjoratives, ses signes vicaires et socioculturels, ne peut servir un dialogue relatif à la femme dans un pays, qui respecte ses droits et son égalité avec l’homme. Entreprendre de tels dialogues dans des sociétés qui ont réalisé des grandes démarches pour bannir ce genre de distinction n’est qu’un faux dialogue, qui ne fait que retarder l’épanouissement d’un être déjà libéré et avancé. Discuter aussi une culture rigide où les habits font le moine, puisque pour certains la tradition est presque une religion, cela aussi nous semble un faux dialogue, qui brouille les vraies communications à soulever. Dans ce cas, quelle littérature choisir pour dialoguer ? Quels livres seront susceptibles de mener une vraie conversation entre les peuples ? Difficile de répondre à cette question, parce que les livres en langue française ne sont pas uniquement écrits par des français, comme c’est le cas aussi des livres écrits dans une autre langue.

De plus, un dialogue interculturel qui s’impose n’est pas toujours sain ou innocent : « Un texte littéraire établit un dialogue entre l’auteur et le lecteur, dialogue dans la même langue, mais pas toujours dans la même culture.[4]» D’où le danger de la langue lorsqu’elle devient un outil de communication qui véhicule de faux dialogues ou de nouveaux dialogues, qui s’ouvrent sur d’autres horizons exotiques aussi conflictuels que contradictoires. Alors que le dialogue est présumé ouvrir des horizons de détente et d’accords. Converser devient un risque. Entre le sacré et le profane, la science et la raison se perdent au profit de nouvelles modes de faux entretiens ou de faux débats renforçant l’ignorance, l’exclusion de l’Autre et la dissemblance. Nous assistons à un délire vicieux sans bornes, sans résultats concrets, puisque personne ne veut vraiment dialoguer, chacun planifie ses stratégies de convictions selon ses intérêts personnels sans se soucier des dégâts.

Dans certaines communautés l’éducation reçue ne favorise pas le dialogue, qui devient synonyme d’insolence, d’irrespect, de refus… La communication est quasi-absente, fondée sur la menace, sur l’humiliation, sur la violence, sur le dédain, sur la loi du plus fort, sur l’interdit, sur le silence et la soumission. Pire parfois même la voix féminine est mise en question, méprisée, voire étouffée.

Pour réussir l’échange interculturel, il faut remédier à ces lacunes, il faut d’abord préparer ce genre de sociétés à changer, à se corriger, à se mettre en question, à se comprendre, parce que lorsqu’on est incapable de se confirmer, de régler nos contraintes internes, nos dissimilitudes linguistiques, raciales, sexuelles, économiques, politiques, religieuses, nous serons incapables de mener une vraie communication au sein d’une autre société qui nous est étrangère.

Le dialogue suppose que les deux interlocuteurs sont sur le même pied d’égalité scientifique, littéraire, alors que généralement le dialogue se base sur l’inégalité, l’humiliation et l’injustice : « L’humiliation émane d’une volonté consciente d’agresser la dignité des autres et pas simplement de dominer. C’est l’une des denrées la plus mondialisée, de nos jours, par ceux qui génèrent et l’entretiennent. C’est aussi celle qui suscite de moins en moins d’indignation des gouvernants, des peuples humiliés eux-mêmes ou de l’opinion publique internationale.[5] » Nous vivons actuellement une crise de l’humain, une crise d’éthique et, au lieu de s’unir autour des valeurs universelles transversales et utiles pour sauver les générations à venir et pour le bien de la planète, nous sommes en train de nous entretuer symboliquement et physiquement. En effet, « Nous vivons une sérieuse crise d’éthique qui augmente les méfaits des humiliations résultant de la pauvreté, de l’analphabétisme, de la maladie, du manque de justice sociales et de violation des droits de l’homme. [6]» C’est pour cela qu’il faut bannir les cultes imposés et tout ce qui contredit la dignité humaine avant d’entamer n’importe quel dialogue.

Par conséquent, le dialogue doit surtout faire l’objet des programmes et des discussions à l’école, depuis le primaire, en mettant en relief les différences culturelles, non en favorisant les unes au détriment des autres, mais pour les unir dans le respect de la loi et des principes des pays d’accueils. Il ne faut nullement séparer des enfants, qui auront les mêmes obstacles à franchir. Il faut les doter des moyens pédagogiques et scientifiques susceptibles de les aider à s’intégrer comme citoyens, loin de toutes séparations de races, de religions ou d’origines en optant pour une éducation unique, pour tous, et non pour des éducations spécifiques, qui reproduisent le modèle de leurs sociétés originelles en créant le même système archaïque où la parole, la communication, le point de vue, la voix, le corps, le dialogue sont interdits, et où le code vestimentaire est une causerie à sens unique. Ce qui pousse certains groupes à imposer leurs rituels sans prendre en compte le destinataire, qui doit être préparé à ce genre de provocations, qui transgressent ses lois et son mode de vie. Il faut aller jusqu’à interdire ce qui choque le goût, les principes et les lois établies mondialement, pour éviter tout conflit ou toute confusion.

Au collège et au lycée, le projet de groupe doit être l’activité dominante en changeant de leaders à tour de rôle et en discutant les résultats collectifs, pour apprendre à ces adolescents à créer, à s’accepter et à produire: « la diversité culturelle est essentielle. Elle doit être une plate-forme pour une communication entre les humains, pour un dialogue entre les civilisations basé sur la confiance.[7] » Un travail de groupe ne peut que favoriser cette confiance et cette conversation civilisée, pour aboutir à une création unique au service de l’humain. Dans les universités, la littérature comparée essaie de combler ce vide en approchant des auteurs issus de cultures différentes, traitant les mêmes situations problèmes ou les mêmes constats humains. Une façon de se découvrir et de se confirmer à travers l’Autre.

La littérature comparée et son importance dans la compréhension de l’Autre

Elles sont nombreuses les universités qui étudient dans le cadre de la littérature comparée des situations analogiques, dans le but de comprendre comment des personnages différents, distants au niveau géographique et culturel peuvent souffrir des mêmes frustrations ou vivre le même malaise. Ce genre de littérature peut constituer une bonne démarche, afin d’analyser des ouvrages divers ayant des points identiques, mais cela reste un faux dialogue, dans la mesure où il faut creuser encore plus, pour mettre en relief les solutions communes aux problèmes universels, loin de toute intrusion religieuse ou politique, en favorisant l’humain écrasé par un système ferme de consommation et de technologie rapide. C’est bien de donner à l’autre cette liberté de s’expliquer, de s’ouvrir, de montrer ses particularités, néanmoins, il faut surveiller les limites de tels actes, qui peuvent être néfastes quand ils essayent de raser une culture pour la remplacer par une autre importée ou voilée d’intentions politiques, économiques ou religieuses, qui défigurent les choses au lieu de les éclairer. Même le concept, la notion ou le terme utilisé par l’Autre, ne peut avoir la même signification. Si on se réfère au mot liberté à titre d’exemple, pour les plus cultivés, la liberté est synonyme de responsabilité, de devoir, de respect ; pour les ignorants ou les fanatiques, la liberté est synonyme de nudité et de dépravation.

Pour ne pas mener des conversations vaines, il faut tout d’abord définir les concepts, maîtriser la culture de l’autre et ses particularités, dans le but d’éviter tout amalgame et toute tension inutile. Souvent les mentalités diffèrent : ce qui est normal chez certains, est interdit chez d’autres. Pour réussir la discussion, il est nécessaire de délimiter les territoires de la conversation en essayant de trouver des solutions communes et universelles, loin de toute conviction politique, rituelle ou religieuse, puisque cela ne fait qu’entraver le dialogue entre les populations surtout les sous-développées dont la tradition, la coutume, l’habitude sont une loi et un mode de vie.

En effet, pour cette masse, communiquer par soi-même est impossible, dans la mesure où l’éducation reçue dans ce genre de pays est autoritaire, patriarcale et à sens unique. Même l’enseignement se base sur ce type de communication, à sens unique, au point que l’interaction devienne un tabou. Pour accepter cette culture de dialogue, il faut d’abord corriger ses fausses habitudes et réformer, pour de bon, l’enseignement tout en rénovant les moyens et les méthodes pédagogiques. Au niveau universitaire, il faut savoir faire dialoguer les ouvrages en analysant ce qui est humain, en œuvrant sur les capacités de travailler, de s’intégrer, d’échanger, de donner quand les conditions sont favorables. Il faut construire l’être humain de l’intérieur en améliorant ses compétences loin de toutes discriminations sexuelles ou physiques. Quand les auteurs auront cette conscience universelle des choses, loin de tout intérêt politique, matériel ou économique… Alors on pourra dire que le dialogue empruntera son vrai chemin. Nous nous demandons quelle est la place de la littérature comparée ou de l’échange interculturel au sein d’une technologique houleuse qui nous dépasse ?

Le danger du dialogue électronique

Aujourd’hui la littérature est plongée dans un nouveau monde où le dialogue passe aussi par les moyens technologiques récents : les réseaux sociaux, les boîtes électroniques, les conversations illimitées sur internet, les sites de jeux, les sites culturels, les blogs des auteurs qui entrent en interaction immédiate avec leurs fans… Ceci ne peut provoquer que de fausses communications, voire de faux dialogues qui vont jusqu’à modifier la pensée du destinataire, le convertir à d’autres religions, le manipuler, abuser de sa confiance de son innocence et l’exploiter. Nous assistons aujourd’hui au spectacle d’humains qui ont perdu l’essence de leur humanité devant leurs machines. Des humains qui entrent dans une conversation agitée sur des sujets dépassés, sur des auteurs méconnus, qui mentionnent parfois des citations erronées ou qui inventent d’autres lois, d’autres systèmes, d’autres régimes, d’autres hadits ou d’autres fatwas selon l’actualité, qui ne peuvent être analysées avec des dialogues inutiles et faux.

Aujourd’hui des écrivains nombreux, de tout âge et de toute idéologie ont des pages sur lesquelles ils écrivent leurs pensées en diffusant gratuitement leurs livres électroniques, leurs photos, leur culture, leurs idées de toutes sortes, même les plus maladives, les plus menaçantes et les plus détraquées… Ainsi, la discussion n’est plus réelle ou concrète, elle est plutôt virtuelle et facultative. Pourtant, elle peut toucher des destinataires divers et manipuler en quelques secondes leurs goûts, leurs visions du monde et leurs opinions. Les idées actuellement ont des ailes, ce qui explique la transformation rapide des jeunes, cette transformation qui n’est pas toujours bonne, dans la mesure où elle peut être mortelle. Cela veut dire que le contrôle des jeunes est nécessaire, mais peut-on vraiment contrôler des enfants qui maîtrisent cette technologie mieux que leurs parents ? Comment délimiter le danger de tels dialogues ? Comment peut-on vérifier leur nature ? Ces outils dépassent toute réforme éducative, ils peuvent, en quelques instants, tout renverser. Or, il faut que l’État intervienne pour favoriser des sites les plus utiles, tels les sites scientifiques, culturels, artistiques surtout pour les adolescents, les petits, au moins, dans les écoles, dans les collèges et les lycées. Il faut aussi interdire l’accès aux sites violents ou dangereux en obligeant les internautes à déposer une pièce d’identité scannée, ou une carte scolaire qui détermine leur âge ou la spécificité de leur recherche.

Ce mépris que le livre en papier subit récemment doit être arrêté, car le livre en papier reste un moyen nécessaire de savoir, que le livre numérique ne peut remplacer. Lorenzo Soccavo le confirme : « Vouloir amplifier le message du texte par une animation numérique ne sert à rien, sinon, de façon contre-productive, à détourner l’attention du lecteur par d’inutiles artifices surajoutés. Ce qu’il faudrait, c’est favoriser l’élaboration d’un contexte expérientiel, propice à l’éclosion des émotions et amplifiant les sensations déjà portées en son sein par le texte lu.[8] » Le texte doit être un alibi pour mettre à nu nos sensations, nos problèmes, nos différences, en les discutant dans un cadre humain, sans contraintes et sans partis pris, pour se trouver, se comprendre et non pour s’emporter en se détournant les uns contre les autres. Malgré toutes ces communications et malgré cette technologie foisonnante, il s’agit bel et bien d’un faux dialogue, voire d’un non dialogue dans la mesure où les principes qui ont pu autrefois unir les humains dégénèrent actuellement.

Un faux dialogue ou le non dialogue

Aujourd’hui les gens parlent de plus en plus, mais se comprennent moins en moins, les principes et les concepts ont perdu leur valeur patriotique ou militante, détournés de leur essence, de leurs sens et de leur force : « On se parle de plus en plus, mais on se comprend de moins en moins. Dieu, l’Histoire, ce dieu laïcité, les anciennes théologies fondatrices des grandes figures symboliques, telles que l’Égalité, la Nation, la Liberté, ont disparu en tant que moyens d’unification. Or ces figures permettaient d’y voir plus clair, de se situer dans le monde, d’agir sciemment. C’est dans ce creux laissé par leur faillite que naît la communication, comme une nouvelle théologie, celle des temps modernes, fruit de la confusion des valeurs et des fragmentations imposées par la technologie. [9]» Nous vivons actuellement un vrai cauchemar et, au lieu de nous mettre d’accord sur de nouveaux symboles universels, communs, dans l’intérêt de tout le monde, nous creusons un fossé trop profond, qui nous éloigne et nous sépare. Malgré nos communications interminables et échophoniques, elles restent imperméables. Des efforts sont faits pour trouver une solution, mais souvent les résolutions sont mises à l’écart au profit d’un métalangage théologique ou politique ; alors qu’il fallait se trouver dans ce monde commun ou humain où la vie en paix prime, où le dialogue sera un moyen et non un but. Il faut faire éclater les signes, imposer les droits de l’homme, discriminer la séparation entre les deux sexes. Il ne faut point sacraliser le passé, les objets, les lieux ou les personnes, tant que ces convictions persistent, communiquer, dialoguer oralement ou littérairement ne sera qu’une perte de temps : « Chacun, individu ou groupe est requis par une totalité où il se trouve pris, à laquelle il se rattache de l’intérieur.[10] »

Pour Lucien Sfez, il ne suffit point de communiquer ou de dialoguer, puisque chaque individu ou chaque groupe vit ses convictions internes qui peuvent aussi se voir d’une manière externe. Dans ce cas, il faut fusionner ces visions dans une image plus convaincante, une image capable de mettre fin à cette hétérogénéité et à ces différences, qui ne sont pas toujours fructueuses : « Il faut du rituel et de la règle dans la communication fusionnelle. Il faut de l’image fusionnelle dans le programme pour qu’il convainque. […] À ne pas respecter cette loi, on se trouve soit dans le délire de la raison représentationnelle, soit dans le délire expressif. Soit encore, […] dans le recouvrement des deux délires, sans distinction. Confusion du sujet et de l’objet, de l’émetteur et du récepteur, de la réalité et de la fiction. Perte du sentiment de la réalité et perte du sens. [11]»

La littérature, qui relate la société dans ses moindres détails n’échappe pas, non plus, à ce délire, d’où son danger, puisqu’elle participe à l’évolution des esprits et des peuples. Ce qui importe ce n’est pas la lecture, mais le choix de ce qu’on lit, parce que certaines lectures et certains dialogues ne sont que des bombes à retardement et non des conversations utiles. Déterminer le sujet, délimiter l’objet de la discussion, cerner l’image fusionnelle adéquate, surtout préparer le lecteur, le destinataire à se corriger et à nettoyer son intérieur, ses informations, ses fausses croyances, lorsqu’ils font défaut. Même l’écriture doit prendre en considération cette technique, pour pouvoir jouer son rôle dans un monde débordé par une consommation aveugle où l’humain n’a plus de place. Alors quel dialogue sera le bon ? Quel genre de communication la littérature doit-elle mettre en relief ?

Comment dialoguer ?

Le dialogue dans son aspect concret comme échange ou interaction ne peut aboutir à grand-chose. Au lieu de discuter des situations problématiques itératives, il faut discuter les images fusionnelles communes, les lois doivent être appliquées, même imposées loin de tout avantage religieux, économique, ethnique, socioculturel ou politique. Pour toucher l’essence du problème, il ne faut point mener des conversations vaines avec le leader d’un groupe, il faut plutôt choisir par hasard trois représentants du groupe d’âge et de sexe différents, afin de comprendre leurs contraintes et les résoudre non selon leurs visions, mais selon les actualités et les pré-acquis, dans la mesure où la loi ou le progrès ne peuvent reculer, pour mettre à l’écart un groupe étranger ou se plier à ses exigences. Il faut éviter de dialoguer avec le meneur d’un groupe ou son leader, parce que, généralement, le groupe est dominé par son dirigeant, qui a ses propres convictions et ses propres intérêts ; car il peut aller jusqu’à détourner l’objectif de la communication, pour réaliser ses propres intérêts et ses propres projets. Détourner le dialogue de l’image fusionnelle, de son entente humaine, peut entraîner des complications et des conflits, comme il peut donner naissance à des résolutions particulières, qui écartent le groupe de toute insertion socioculturel ou citoyenne au point de provoquer un système dérivé, qui contredit l’État à tous les niveaux -lois, rites, principes, organisations, éducations-, et engendre ce qu’on appelle l’État dans l’État…

La littérature en elle-même si elle ne prend pas au sérieux le progrès universel et les intérêts humains mondiaux, ne sera qu’une cristallisation d’un vécu dérangé, qui bloque le dialogue au lieu de le faciliter. Transmettre d’autres principes, d’autres cultures, d’autres modes de vies, d’autres signes religieux, d’autres rites retarde parfois la prise de conscience des choses et des êtres en contaminant et en défigurant la pensée scientifique, voire logique, qui devient brouillée et même refusée ou menacé. S’ouvrir sur l’Autre pour se compléter et s’entraider dans le cadre des valeurs universelles que nos ancêtres ont lutté pour les instaurer. Reculer ou remonter aux ténèbres pour raser des acquis et des communautés entières au nom de la liberté, au nom de Dieu, au nom de la différence n’est qu’un délire, qui fait sombrer la terre dans des conflits interminables même au sein du même groupe.

Pour conclure, nous pouvons dire que le dialogue nécessite la maîtrise du code linguistique et littéraire, le respect des constats, des acquis, des droits universels, dans le but d’améliorer, de progresser et de trouver une solution neutre loin de tous intérêts individuels ou collectifs. Une idée fusionnelle s’impose, pour limiter les idées vicieuses, les abus politiques, sexuels, fanatiques ou autres. La liberté d’expression, d’échange doit être filtrée en distinguant ce qui peut avancer une communauté et ce qui peut la diviser ou la détruire. Un groupe intrus n’a pas le droit d’imposer ses lois ou ses conditions. Si elles sont contre les droits de l’homme, il doit s’intégrer en respectant la loi internationale et les règles dominantes. Un vrai dialogue doit être un moyen de résoudre les problèmes et non un conflit interminable ou sanguinaire.

Et pour finir cette communication avec la littérature, je vous offre quelques-uns de mes poèmes :

Sauvez l’humain en vous !
Sauvez l’humain en vous !
Sauvez-le ! Malgré ses contraintes et ses défauts !
Sauvez cette lumière qui se cache sous le noir.
Changez-la en amour et en espoir.
Fermez vos oreilles, afin de ne faire plus pareil
Fermez vos yeux qui s’aveuglent et déraillent
Ouvrez votre cœur et votre esprit,
Suivez-les !
Car eux seuls, peuvent vous sauver du malheur et du mépris.

Force

Elle a hurlé, coupant le silence en mille morceaux
Elle a pleuré, mettant en marche fleuves et ruisseaux
Elle a pris un bâton
Elle avait l’air d’un combattant
Elle ne pouvait plus faire partie de ceux qui attendent
La peur est une descente
L’injustice est une honte
Libérez-vous ! Femmes !
Vous faites une force infâme !
Changez-la en lumières balafrâmes.

Humiliations

Ils répétaient sans avoir honte
Que leurs femmes sont une descente
Que leurs filles est une chose décevante
Ils mettaient leurs garçons devant
Ils étaient toujours en avant
Leurs filles se cachaient derrières les murs
Elles ne pouvaient parler, leurs pensées étaient des simples murmures
Elles ne pouvaient élever la voix
Elles étaient des esclaves sans présence, sans visages et sans droits.

Le choc

Revenez à vous, hommes égarés
Prenez ce chemin et ressaisissez-vous
Revenez à vous, hommes égarés
Révisez vos actes et secouez-vous
Un jour, vous allez regretter votre négligence
Un jour, on va vous réclamer droits et vengeance
Revenez à vous-mêmes
Utilisez votre raison
Regardez droit devant
Oubliez tout ce qui s’est passé auparavant
Corrigez ces erreurs mortelles
Cherchez une vie qui rassure
Une vie éternelle
Oubliez ce triomphe lointain
Vous donnez l’impression que vous vivez pour rien
Bougez, travaillez
Avec le travail, vous pouvez tout arranger
Revenez à vous, hommes égarés.

J’ai mal !

J’ai mal ! Comme un enfant égaré qui a perdu sa maman,
J’ai mal ! Chaque seconde et chaque moment,
J’ai mal ! Quand tout le monde, tue, trompe, feint et ment,
J’ai mal ! Quand le charbon se transforme en diamant,
J’ai mal ! Quand on ne peut plus parler ou trouver les mots.
J’ai mal ! Quand la vie nous dépasse et quand tout devient misères et maux,
J’ai mal ! Quand on devait partir pour respirer cet air nauséabond.

Laissez tomber les masques !

Laissez tomber les masques.
Regardez-vous un moment en face.
Les masques partout.
Vous cachez et vous gâchez absolument tout.
Ne cherchez plus à recouvrir vos erreurs.
Ne cherchez plus à embellir vos sales parures.
Ne mettez plus en avant vos allures.
Vos facettes.
Vos fameuses recettes.
Laissez tomber les masques.
Regardez un peu devant vos pieds.
Ces misérables chassés à coup de pieds.
Ces masses sans classe.
Ces enfants sans avenir.
Ces malheurs à venir.
Cette terre en agonie.
Cette richesse sans limite.
Cette calamité ou ce mérite.
Cette pauvreté qu’on hérite.
Arrêtez de nous mettre en dérision.
Vos discours ne sont qu’illusions.
Vos plans sont comme vos promesses.
Ils vieillissent aussitôt et périssent.
Laissez tomber les masques !





[1] Le Petit Robert micro, s.v. « dialogue ».
[2] . Nadua Birouk, Le lecteur réel dans quelques récits de voyage de Michel Butor, Éd. Éditions universitaires européennes, Allemagne, 2012, p.6.
[3] Lucien Sfez, La communication, Éd. Point Deltat, coll. Que sais-je ?, Liban, 2009, p.3.
[4] https://www.erudit.org/livre/CEFAN/1997-1/000515co.pdf
[5] Mahdi Elmandjra, Humiliation, Éd. Najah Eljadida, Casablanca, 2003, pp .9-10.
[6] Op.cit., p. 13.
[7] Mahdi Elmandjra, Humiliation, Éd. Najah Eljadida, Casablanca, 2003, p.33.
[8] https://www.linkedin.com/pulse/arnaques-et-dangers-des-dispositifs-de-lecture-lorenzo-soccavo
[9] Lucien Sfez, La communication, Éd. Point Deltat, coll. Que sais-je ?, Liban, p.6.
[10] Op.cit., p.9.
[11] Ibid., p.9.