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Chroniques

Protectionnisme technologique et sécuritaire

Economia - Driss Ksikes



Driss Ksikes
Driss Ksikes
Driss Ksikes
Driss Ksikes
Skype ?
Bloqué.
Viber, What’s app ?
De même.
Comment faire pour te parler et te voir en même temps ?
Payer.
Cet échange succinct résume la perplexité des usagers à propos de l’accès aux solutions vidéo et vocales sur IP, volontairement interrompues par les opérateurs téléphoniques, depuis janvier 2016, avec la bénédiction du régulateur marocain. Cela a donné lieu à une campagne de boycott en ligne, invitant les internautes à « disliker » les pages des dits opérateurs. Pourtant, le mécontentement (7% de désengagés) n’a pas atteint la masse critique qui a permis, par exemple, en 2013, de forcer le retrait du projet de code numérique, jugé liberticide par les cyberactivistes.

Qu’est-ce qui explique la démarche des autorités marocaines ? De quelle dynamique est-elle annonciatrice ? Indique-t-elle un raidissement sécuritaire ou un simple calcul commercial ? Et quels qu’en soient les soubassements, donne-t-elle raison aux cyber-sceptiques qui annoncent depuis une dizaine d’années une possible régression de l’idéologie libertaire qui sous-tend la toile ?

En ce qui concerne les explications officielles justifiant cette décision arbitraire et unilatérale, le seul argument avancé par l’ANRT[1] dans son communiqué, évoque la réglementation commerciale et le fait que les opérateurs internationaux n’ont pas de licence pour offrir leurs services sur le territoire marocain. L’accès jusque-là gratuit de milliers de consommateurs, souvent recourant aux VoiP pour des raisons économiques, est perçu alors comme une pratique hors-la-loi. Du coup, seules les entreprises en mesure de payer au prix fort l’accès à ces solutions constituent dorénavant le club d’heureux élus.

Le protectionnisme technologique, tel que théorisé par les économistes, met une barrière entre un territoire d’innovation et des territoires concurrents[2]. Il s’oppose en cela au libre échange. Cela s’applique également aux services numériques et virtuels, dont les principaux créateurs californiens ont bien protégé les brevets et les bases de données. Mais dans le cas précis de pays purement consommateurs, comme le nôtre, le protectionnisme oppose les opérateurs téléphoniques universels, détenteurs des infrastructures nationales, et les multinationales, pourvoyeuses d’applications et de contenus pour tous. Le débat, latent depuis deux décennies au moins, consiste à interroger les redevances fiscales ou autres que les gros de l’industrie du Net sont prêts à verser aux opérateurs nationaux qui leur fluidifie, en contrepartie, l’accès à haut débit, partout. C’est d’ailleurs, un peu cet argument qui fut avancé, en filigrane, par les opérateurs marocains.

En adoptant ce discours protectionniste, les opérateurs marocains se comportent-ils uniquement en acteurs économiques ou se font-ils les relais d’acteurs sécuritaires ? Inutile de faire des spéculations en l’absence de données fiables, mais il est possible, par contre, d’observer quelques constantes. Dans le projet de code numérique retiré des circuits législatifs par le ministère de l’industrie, puis actuellement, dans le code de la presse, décrié par les professionnels, mais aussi à travers le refus du Maroc de prendre part aux grandes messes sur la liberté du Net, l’un des leitmotivs est le souci du contrôle, via les noms de domaines nationalisés, l’exigence d’accords préalables pour publication de contenus vidéo, et bien d’autres stratagèmes qui renforcent le souci de surveillance.

Il serait illusoire de croire, en matière de régression numérique, à une exception marocaine (en négatif). Depuis que l’idéologie libertaire du Net a favorisé une défiance des secrets d’Etat, via Julian Assange et Edward Snowden, l’angélisme numérique a pris un sacré coup. Les Etats, même les plus démocratiques, tout comme les grosses entreprises, ont sérieusement renforcé leur immunité aux intrus, en devenant plus opaques et manipulateurs que jamais, et augmenté leur capacité à maîtriser les données et les êtres en les quantifiant. Cela a créé ce qu’Eugény Morozov, l’un des plus gros théoriciens de la désillusion numérique, appelle « l’asymétrie épistémique »[3]. Les plus puissants savent bien plus sur les usagers que ces derniers sur eux.

La différence avec des situations comme la nôtre est que cette asymétrie, normalement assurée par la maîtrise des données dans les coulisses, est renforcée par le blocage d’accès aux données en public. Cela indique une bascule autocratique qui s’appuie sur le protectionnisme économique pour cacher des desseins liberticides. Au demeurant, cela touche non seulement à la liberté d’expression mais aussi au droit des consommateurs. Mais il ne peut y avoir de démocratie sans démocrates, comme il ne peut y avoir limitation d’abus sans quantité suffisante d’indignés.
 
[1] https://www.anrt.ma/sites/default/files/CP-Telephonie-IP-fr.pdf
[2] http://www.forum-scpo.com/economie/libre-echange-protectionnisme-XIX-XX-siecles.html
[3] http://www.liberation.fr/ecrans/2015/04/20/les-technologies-sont-des-concentres-d-ideologies_1254606