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Nostalgie

Mohssin Ahmed


La vie dans la jungle des villes ,où à chaque tournant,on peut être agressé par des voyous armés de sabres ;où le déracinement vous pourrit la vie ,vous pousse parfois à retourner chercher refuge dans votre village natal et échapper , pour quelques jours,à l'enfer de la mal-vie des grandes métropoles.
Moussaoua est un village millénaire du Zerhoun sud au nord de Meknès.


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Nostalgie Nous sommes à Moussaoua. Depuis mercredi, nous nous y coulons des jours merveilleux, mon épouse, l’ainée de mes filles et moi-même. Ici, il fait bon vivre ; la confiance règne partout .On ne se lasse pas de retrouver les gens du pays ; les nôtres, puis tous les autres .

Dans la rue, dans les mosquées, de chaleureuses retrouvailles, des accolades franches, des embrassades sincères. Rien à voir avec la vie à Fès. Amis et proches- parents, vieilles connaissances…tous nous réchauffent le cœur par la sincérité de l’accueil, l’honnêteté des propos. La politesse et le respect ne sont pas feints chez- nous. Vous êtes le fils de telle famille, l’enfant du pays qui n’oublie pas ses racines, vous faites preuve de modestie, de cet esprit « terre à terre » susceptible de faire dire aux gens: « celui-là, c’est vrai, il n’a pas perdu son temps à l’école ; tel père tel fils. Son grand- père aussi était comme ça…il garde la tête sur les épaules. »

Ici, on vous reconnaît à « votre sang », c’est-à-dire à vos traits, votre teint ; les gens vous respectent pour ce que vous êtes, pour la volonté que vous avez de perpétuer les vertus qui ont toujours fait la renommée des vôtres, et il se trouvera toujours une personne âgée pour vous le rappeler, l’air émerveillée.
Même les jeunes mariées qui, par tradition, évitent de montrer leur visage aux hommes, parce qu’elles sont bien instruites de notre bonne naissance, nous interpellent, au besoin, par le petit nom pour nous confier une commission. De notre côté, sans même lever nos yeux, nous leur rendons service sans tergiverser.

Dans la rue, nous parlons aux gens des intempéries, des cultures ; parfois des abus du nouveau caïd. A ceux qui se plaignent des réticences de l’aîné, nous apportons un peu de réconfort : « du moment qu’il consent encore à travailler la terre ... peut-être qu’il veut se marier ; veux-tu que je lui parle ?… »
Moussaoua, mon village natal , un havre de paix où la vie n’est pas vaine : Chaque pas, chaque mot, chaque geste est plein de sens pour nous. Dés que j’y déplie mes bagages, recommence pour moi la vie tranquille, saine avec des soucis d’homme, d’un homme délivré…

…oui, délivré de l’inquiétude qui vous tenaille la gorge en ville. Délivré des soucis d’esclave qui vous étouffent partout où vous allez : méfiance et risque de mauvaises rencontres, hypocrisie, fausseté des sentiments, caractère superficiel de l’amitié ,gens dans le besoin brûlant de se sentir quelqu’un d’important ,recul effrayant de la nature…

Chez-nous, mère nature, à quelques pas des remparts, vous rappelle en permanence la présence de Dieu, couleur des choses ; vous livre à sa miséricorde et vous inspire louanges et remerciements au grand créateur. Enfin, dans les mosquées, maisons de Dieu, l’âme se livre entière au tout puissant…

Là, en effet, aucun risque de devoir, comme en ville, sortir scandalisé par l’empressement de l’imam à mettre les fidèles dehors, après la prière , ou bien par les jérémiades des professionnels de la mendicité sinon de crainte que des voleurs prennent vos chaussures et vous ôtent l’envie de prolonger, un peu plus , votre recueillement…

«… L’homme a créé la ville ; le diable, la petite ville.»J’ai, quant à moi, toutes les raisons du monde d’opter pour l’inverse .Ici au village, je me retrouve et vis pleinement ma vie, avec des soucis d’homme et le droit d’être, le droit de penser aux autres, d’exiger ma place à leur côté, de pouvoir conter sur eux à tout moment…

Quelle belle chose que de pouvoir « frapper à une porte et s’écrier : ouvre, c’est moi ! » Quelle belle sensation, en effet ! Et ce n’est possible qu’à Moussaoua, ce village millénaire, celui de mes aïeuls où chaque caillou, chaque grain de sable, chaque tournure du langage fait partie de moi,des miens.

C’est chez-moi où tous les objets me parlent : vieilles maisons, rues, place du village, fontaines, remparts- détruits en partie, faute d’entretien –crêtes des montagnes…Quelle poésie dans le langage de ces objets ! Ils vous racontent en vers l’Histoire glorieuse du pays.

Même les femmes sont plus belles ici qu’ailleurs ; ô très belles, sans fard ni grimace. Fraîches . Elles ont le sourire franc, le rire clair et de l’éducation. Quand elles vous donnent leur cœur, c’est pour l’éternité. Aussi dit-on chez nous : « maudit soit l’homme qui refuse d’épouser ou bien de répudier une femme qui le lui demande. »

Les hommes sont travailleurs et honnêtes ; ils aiment l’entraide. De plus, bien que tous éleveurs de bétail, ils n’envoient pas leurs filles garder les troupeaux et, il y a peu encore, quiconque voulait monter sur le toit de sa maison, s’écriait trois fois par pudeur : « mettez-vous à l’abri ô voisins » Les femmes, alors, se cachaient.

On ne peut comparer l’incomparable .La vie en ville est une vie de déracinement, de rejet et d’angoisse .Il y a un sentiment de malaise permanent, d’insatisfaction, de « je ne sais quoi qui vous manque » et que trahissent parfois, subitement, des soupirs profonds aux moments mêmes où tout paraît aller pour le mieux…