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Entretiens

Nigéria : Boko Haram est-il réellement affaibli ?

Samuel Nguembock



Boko Haram a libéré 21 lycéennes, le 13 octobre dernier, en échange de la libération de 4 de ses combattants. Est-ce un aveu de faiblesse de la part de l’organisation terroriste qui perdrait du terrain ou un aveu d’impuissance de la part du gouvernement nigérian qui est obligé de négocier avec Boko Haram ? Cette libération rentre-t-elle dans le cadre de pourparlers plus importants ?

Il est difficile d’établir un perdant dans cette négociation. Mais je pense que le gouvernement nigérian commet une erreur stratégique en négociant avec Boko Haram. La libération des lycéennes constitue toutefois une victoire symbolique sur le plan psychologique, social et humanitaire pour les Nigérians, notamment pour les familles des lycéennes.

Jusqu’aujourd’hui, le gouvernement a mobilisé beaucoup de moyens sur le plan militaire et logistique afin de venir à bout de la présence des terroristes sur son territoire. Par ailleurs, la mise en place d’une force multinationale mixte (Nigeria, Cameroun, Tchad, Niger et Bénin) a permis de reprendre de nombreuses localités à Boko Haram. Malgré sa perte de localités, Boko Haram conserve cependant une importante capacité de nuisance.

Ainsi, alors que de nombreux observateurs considèrent l’organisation terroriste en voie de disparition et que le gouvernement nigérian et ses alliés aient annoncé le début d’une « offensive finale », Boko Haram a lancé une attaque d’ampleur sur le front tenu par les Camerounais. L’offensive a eu lieu dans la nuit du 19 octobre, une semaine après l’annonce de l’assaut final. Elle a infligé des pertes non négligeables à l’armée camerounaise.

Les informations officielles ne semblent donc pas toujours fiables. En août dernier, l’armée nigériane, avait, par exemple, annoncé avoir grièvement blessé Shekau, le chef de Boko Haram, or ce dernier était apparu, le mois suivant, dans une vidéo où il semble et affirme être en bonne santé. Ces contradictions entre discours officiel et réalité sur le terrain laissent perplexe quant à l’affaiblissement de Boko Haram.

Les négociations partielles, qui ont abouti sur la libération de 21 lycéennes sont un succès et il est possible d’imaginer qu’elles s’inscrivent dans une action relativement longue et globale visant à poursuivre les pourparlers avec Boko Haram afin de libérer l’intégralité des lycéennes tenues en captivité. Sur cette question, le message de Shekau est clair : « Libérez nos frères, nous libérons vos filles ». Mais la remise en liberté des combattants de Boko Haram serait synonyme d’une victoire politique et militaire pour l’organisation. Elle se verrait renforcer en ressources humaines et augmenterait son aura auprès de potentielles recrues en s’affirmant comme un interlocuteur légitime sur la scène nationale et internationale dans le processus de stabilisation du Nord-Est du Nigeria. Le président nigérian, qui a invité l’ONU à négocier directement avec Boko Haram a fait un pas dans ce sens.

Où en est l’état de la lutte contre Boko Haram ? Quelles sont aujourd’hui les forces en présence ?

Il est difficile d’établir un rapport sur l’état de santé de Boko Haram. Mais les dernières offensives de la coalition régionale ont permis de reprendre à l’organisation un bon nombre de zones stratégiques. C’est le cas des localités de Damasak et de Gachagar. Malgré ces victoires et le lancement de l’offensive, Boko Haram continue de résister, et le Nord-Est du Nigeria est loin d’être stabilisé.

Je constate cependant une amélioration de la coopération entre les Etats membres de la force multinationale mixte. Il y a quelques jours, une offensive simultanée a été lancée par le Tchad, le Nigeria, et le Niger. Elle a permis de libérer d’autres localités tenues par Boko Haram. La force multinationale mixte essaye de s’organiser tant bien que mal, mais le problème reste le financement de cette force, car le conflit pèse sur les économies des pays engagés sur le terrain.

Plus globalement, toute la région est confrontée au terrorisme. C’est le cas du Nord du Mali ou du Nord du Burkina Faso qui a subi plusieurs attaques ces dernières semaines. Aujourd’hui, aucun pays de la région ne jouit d’une réelle stabilité sur cette question. L’attaque contre le camp de réfugiés maliens de Tazalit au Niger a poussé le ministre de l’Intérieur, Mohamed Bazoum, à reconnaître des défaillances dans le dispositif de sécurité nationale.

Difficile dès lors de croire que nous sommes à la fin de la présence de Boko Haram et je pense que les discours annonçant la mort de l’organisation sont contre-productifs. En effet, Boko Haram réagit rapidement lorsque sa défaite ou son affaiblissement sont annoncés par les officiels en lançant des attaques ou en diffusant des vidéos de propagande montrant qu’ils sont bel et bien vivants, humiliant, de la sorte, le gouvernement nigérian et ses alliés.  En contredisant le gouvernement, Boko Haram le discrédite et contribue à diviser la population nigériane qui fait de moins en moins confiance à l’Etat.

L’arrivée au pouvoir de Muhammadu Buhari, en 2015, a-t-elle apporté une impulsion positive au Nigeria ? Quelle est la situation du pays sur le plan politique économique et social ? 

Muhammadu Buhari a pris la tête du Nigeria dans une période décisive pour le futur du pays. A son arrivée, le Nigeria était encore la première puissance économique du continent, mais son statut de grande puissance vacille au fur et à mesure que la guerre s’enlise. Face à l’effort de guerre, l’économie nigériane n’a pas pu profiter des bénéfices générés par la mise en place de réformes, il y a presque six ans. Le pays est aujourd’hui dans une phase de ralentissement économique, conséquence notamment de la baisse des investissements directs étrangers.

Indépendamment de la guerre, le Nigeria a aussi été pénalisé par la baisse des prix du baril de pétrole. Entre 60 et 70% de son économie dépend des exportations de son or noir. La prospérité de ce secteur est aussi liée à la résolution du conflit dans le Delta du Niger puisque les manifestations dans certains territoires nuisent aux productions d’hydrocarbures.

Depuis son arrivée, Muhammadu Buhari a instauré une certaine rigueur ainsi qu’un certain nombre de réformes sur le plan économique, notamment dans la lutte contre la corruption. Cette politique porte ses fruits, mais les bénéfices dégagés sont directement absorbés par l’effort de guerre, laissant aux Nigérians l’impression que la situation sur le plan économique et social stagne, voire régresse.

Sur le plan monétaire, la dévaluation du Naira a des incidences dramatiques dans la sous-région. L’économie du Bénin est notamment fortement impactée. La crise sécuritaire du Nigeria a donc un impact négatif pour ses voisins.

Malgré l’instabilité du pays, le Nigeria reste une grande puissance économique de la région, et, avec 170 millions d’habitants, il reste un marché potentiel important. Des réformes structurelles et une politique d’urbanisation sont en cours, elles dépendront en partie de la pacification du pays.
IRIS