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Analyses

La réforme des systèmes de retraite au Maroc: Le gouvernement peut mieux faire!

Omar El Bacha



Omar El Bacha
Omar El Bacha
Depuis une vingtaine d’années, les différents régimes de retraite au Maroc sont très fortement mis à l’index et tout particulièrement le système appliqué à l’administration publique. Il continue à grever lourdement les finances nationales, à tel point que sa modification s’est hissée au sommet des priorités gouvernementales. Situation qui a conduit le gouvernement Benkirane II, en fin de mandat, à faire passer, par effraction, une réforme d’un régime qu’il juge, à juste titre d’ailleurs, de phagocytaire et budgétivore à outrance.

La réforme de l’exclusion ou le dumping de cerveaux
La révision introduite concerne les fonctionnaires et salariés de l’administration publique couverts par le régime des pensions civiles. Elle est graduelle et s’articule, entre autres, sur le recul de l’âge de la retraite à 63 ans; l’allongement de la période d’activité, de 21 à 24 ans, pour l’obtention d’une retraite anticipée; l’élargissement de la période de référence de la pension aux 8 dernières années de travail; la baisse des ratios d’annuité pour le calcul de la pension à 2 % au lieu de 2.5 % ; et enfin le relèvement des cotisations de l’Etat et des salariés de 4 points, passant pour ces derniers de 10 % à 14 %. Le caractère unilatéral de ces mesures n’a cependant pas rapproché le gouvernement des fonctionnaires et encore moins des syndicats.

Cette réforme exclut les enseignants-chercheurs dont l’âge de départ à la retraite reste fixé à 65 ans. Mesure qui soulève perplexité et incompréhension, au sein même du corpus concerné pour qui cette décision ne représente, ni plus ni moins, qu’un intolérable dumping de cerveaux. La logique aurait été que l’âge de départ à la retraite des enseignants-chercheurs soit également relevé de 3 années ou plus. En renonçant à longuement profiter des précieux services que prodigue cette catégorie de fonctionnaires, le gouvernement s’automutile et ampute le corps enseignant de compétences, en principe plus cérébrales que physiques. Le corporel et le temporel n’intervenant que secondairement dans l’accomplissement du travail de l’enseignant-chercheur. Le célèbre physicien et cosmologiste britannique, Stephen Hawkins, toujours actif, est un exemple en la matière. Il est récalcitrant à l’inactivité malgré ses 74 printemps et un corps défaillant.

Il est universellement admis dans les milieux scientifiques qu’un enseignant-chercheur s’améliore avec l’âge. Il bonifie, parait-il, mieux qu’une bonne bouteille de vin. Réalité dont Bacchus n’en serait que peu fier et qu’un gouvernement, à connotation islamiste, ne pouvait certainement pas intérioriser pour des raisons évidentes de dogmatisme religieux. Quoiqu’il en soit et quelque soit le référentiel retenu, le gouvernement s’est certainement trompé en fixant l’âge limite de la transmission du savoir académique à 65 ans. Dans les pays développés, le temps et l’âge de la retraite, bien que réglementés dans le secteur, sont confié à la discrétion de l’enseignant-chercheur concerné, en concertation avec l’organisme employeur.

Une réforme fragmentée
Le gouvernement, pour assurer la soutenabilité financière du régime de retraite de la fonction publique, n’a pas jugé utile, dans une 1ère étape, la suppression totale du régime des fonctionnaires et son affiliation à un régime général associant secteurs public et privé. Selon lui, une telle réforme n’est pas une urgence et pourrait au final faire peser de très lourdes charges sur les finances publiques. Une seconde étape de réforme plus vaste est toutefois prévue, à moyen terme, pour migrer vers un système bipolaire public-privé, dans l’objectif d’adopter un système unifié, sur le long terme.

Le gouvernement considère que les retards apportés à l’adoption de ces réformes, depuis 2014, ont fait perdre au régime de retraite la somme de 10 milliards de Dirhams. Dans la même foulée, les spécialistes estiment qu’augmenter l’âge de la retraite, pour le porter de 60 ans à 65 ans, ferait élever le PIB d’un 1,5 point. Cette mesure, pensent-ils, créerait entre 33.000 et 36.000 emplois supplémentaires par année de report de la retraite, avec au final entre 165.000 et 180.000 emplois au total pour le pays. Etant avéré qu’1 point de PIB génère en moyenne entre 22.000 et 24.000 emplois nets.

Une telle conclusion, à rebours de la croyance populaire, semble invraisemblable, de prime abord. Elle va à l’encontre de l’opinion, largement répandue dans le pourtour méditerranéen, prétendant qu’il suffirait de faire partir les seniors à la retraite plus tôt pour libérer les places pour les jeunes.

Le travail des uns crée le travail des autres
Les divers reproches et objections soulevés quant à la faisabilité de ce postulat ne perturbent nullement les tenants de la doctrine. Ils maintiennent fermement que plus il y a de gens au travail, plus on crée des emplois. Des seniors, en plus longue période d’activité, percevront, en principe, plus de revenus de leur emploi que ceux qu’ils sont supposés avoir d’une retraite simple. Cela fait plus de consommation, de croissance, et donc plus d’emplois pour les autres, arguent-ils. C’est la fameuse formule de l’économiste et démographe français Alfred Sauvy qui veut que "Le travail des uns crée le travail des autres". Ses adeptes avancent pour preuve les exemples de la Finlande et de l’Allemagne, pays où les taux d’emplois des seniors sont très élevés et ceux du chômage des jeunes très faibles.

En d’autres termes et toute proportion gardée, il faut en déduire que la retraite tardive n’est pas créatrice de marasme mais de dynamisme économique. Elle permet aux seniors de garder leurs emplois ou même d’en créer, agissant ainsi positivement sur la courbe du chômage. Encore faudrait-il que les effets qui en découlent soient exclusivement bénéfiques et ne se révèlent pas à double tranchant.

Il y a tout de même un effet négatif pour les seniors. Faute de pouvoir accéder à leur retraite à 60 ans, ils sont contraints de rester plus longtemps sur le marché du travail. Et en situation de chômage, ils retrouvent difficilement des emplois. Ceci sans oublier que dans le secteur public, leurs chances d’embauche sont quasiment nulles, eu égard à la réglementation stricte instituant l’âge maximum d’enrôlement dans la fonction publique. Aucune inquiétude, rétorquent les fervents défenseurs de la doctrine, puisqu’en économie, il ne faut pas s’en tenir à la conséquence immédiate de ce qui se voit. A défaut, c’est ce qui ne se voit pas qui finira par engendrer le plus d’impact, concluent-ils.

Les séniors, farouches opposants à l’inactivité
Aussi paradoxal que celui puisse paraître, le taux d'emploi des 55-60 ans, dans le secteur privé au Maroc, a significativement augmenté ces 15 dernières années. La planification des ressources humaines, dite downsizing en anglais, ou plus astucieusement départ volontaire à la retraite, le DVD selon la formule consacrée par les Marocains, y est certainement pour quelque chose. Selon ses initiateurs, cette décision est mise en pratique pour décaper un secteur public pléthorique et stabiliser ainsi une masse salariale en hausse constante.

Des royalties très conséquentes, allouées en tant qu’indemnités de départ, ont finalement incité un très grand nombre de seniors a précocement profiter de ces mesures providentielles, pour se reconvertir dans le secteur privé. Elles ont permis à des milliers de compétences et cadres nationaux d’augmenter leurs capitaux et revenus et, par ricochet, leurs capacités économiques. Elles leur ont offert la possibilité de créer leurs propres entreprises, donc de nouveaux emplois pour les jeunes qui, à leur tour, sont devenus initiateurs de richesse, en consommant localement.
Nonobstant les aspects positifs que peut revêtir la réactivation des séniors dont leur longue et coûteuse cotisation au système de retraite, les répercussions qui s’ensuivent se manifestent souvent à plus ou moins long terme. Elles prennent le temps que mettent les organismes recruteurs pour s’adapter à leur absorption ou le temps que prennent les seniors eux-mêmes pour compléter la création et le lancement de leurs propres entreprises. En vérité, beaucoup de seniors marocains, hautement qualifiés, assimilent la retraite à 60 ans à une mise à mort sociale, avant terme. Et, dans cette optique, ils dépensent temps et énergie pour trouver ou créer des débouchés de substitution car, tout simplement, ils refusent d’être les morts-vivants précoces d’une communauté fossoyeuse à mort.

Une base de discussion toute trouvée
La prochaine coalition gouvernementale est invitée à tenir compte de toutes les réalités économiques liées à la réforme des retraites. Elle est appelée à revoir sa copie en la matière, en optant notamment pour moins de verticalité et plus d’horizontalité. Ainsi sera-t-elle en état de sauver beaucoup de victimes collatérales que le gouvernement Benkirane II n’a pas réussi à épargner, obnubilé qu’il était par sa quête effrénée à stopper l’hémorragie d’un système de retraite hémorragique et désuet. Le vrai débat n’a jamais réellement eu lieu sur ce sujet d’intérêt national et plus spécifiquement sur l’alternative formulée dans les recommandations de réforme proposées par le Conseil Economique et Social. Elle semble rallier un grand nombre d’intervenants sociopolitiques qui étonnement ne trouvent aucune objection à l’adoption d’une retraite, optionnelle et conditionnelle, à 65 ans.

L’idéal en serait que le gouvernement en composition en fasse une base de discussions tripartites. Qu’il commence d’abord par réunir tous les acteurs concernés autour des points de convergence, pour enfin aborder les raisons de divergence. Et dans cette perspective, envoyer des signaux sincères d’apaisement, en vue de restaurer la confiance perdue, ne paraît pas superflu. Adopter un comportement plus souple et plus conciliant, envers les partenaires sociaux dont les représentations syndicales, n’est pas signe de faiblesse de caractère mais bien de noblesse d’esprit.

Il faut se méfier de ce sentiment d’absolue supériorité qui prend possession de ceux accédant aux arcanes du pouvoir. Il y a un moment où ils doivent se remettre en question et se dire que, peut-être, il est temps de mettre en place les structures, les axes et le processus d’un dialogue social fécond. Seule alternative susceptible de résoudre les questions politiques, sociales et économiques qui entravent la marche du pays vers la bonne gouvernance, la paix sociale et la stabilité économique. En politique comme en amour, a dit Orland, dit Claude Roy, il faut savoir s’attacher sans se lier, pouvoir servir sans s’asservir, se battre ensemble. Et, à défaut de combat, la réforme des retraites est un objectif commun pour lequel combattent tous les Marocains. Les vieux jours d’une grande majorité d’entre eux en dépendent énormément si ce n’est exclusivement.

Omar El Bacha
Amsterdam. Pays-Bas