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Chroniques

L’homme révolté

Samira Houari



Il semblait las, absent à lui-même et aux autres, le regard perdu sur la jetée en direction de l'Amirauté. Figé, sur le square Port Saïd, comme un réverbère éteint un soir d'été. 

Autour de lui, les palabres allaient bon train, le marché noir de la devise s'exécute en un tour de main : 
"Euros, Dollars change, achète..." 
Comme une logorrhée balancée parmi les détritus qui jonchaient le parc. 

Il tournait le dos aux cambistes boulimiques, tout à la gloire des vestiges de l'histoire, le soulèvement des hommes face aux dieux, où ne restent que les cicatrices sur la peau des murs récemment chaulés. Blancs immaculés. Lui dans son vêtement noir, qui portait cette épitaphe rendue célèbre un triste jour de janvier : 
"Je préfère mourir debout que vivre à genoux" 
Etait-ce en l'honneur du révolutionnaire Zapata ou de son frère de lait Camus ? 

Soudain le soleil s'éclipse, le ciel se voile au-dessus de la fourmilière, et l'on entend le sifflement asthmatique d'une voix éraillée par le tabac bon marché : 
"il nous faut une seconde révolution" 

silence. La fêlure reprend : 

"Il nous laisse pas travailler... le système. Les algériens veulent travailler. Comment veux-tu qu'on vive ? L'indépendance c'est un mensonge. ici, il y a deux classes : les riches et ceux qui sont en bas... entre les deux, il n'y a rien" 

Un temps encore, comme pour s'éveiller de la léthargie dans laquelle il semble plongé : 
"pourtant, on pourrait être le pays le plus riche du Monde, tu entends ? Pas seulement de l'Afrique mais du Monde". 

Puis à nouveau, l'homme se tait, se renferme, seul l'oeil s'agite devant les flots qui se soulèvent.