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Chroniques

L’art alchimique de Hiba Khamlichi

Mustapha Saha



J’évite d’employer à propos de Hiba Khamlichi des superlatifs comme « artiste phénomène » ou « génie précoce », qui s’avèrent réducteurs de son étourdissante inventivité. L’art de Hiba qui relève effectivement du miracle artistique n’a rien à voir avec le spectacle fantasmatique. Cet art ne se limite pas à sa vitrine. Cet art dissimule un fond de boutique d’une richesse inouïe. J’emploie à bon escient le mot « miracle » dans son sens étymologique signifiant « merveille ». Tout art inimaginable, qui apporte une nouvelle vision du monde, qui s’impose comme une évidence à peine révélé, est une merveille. L’art se juge avant tout sur l’émotion esthétique qu’il déclenche instantanément. Le magique ne s’explique que par l’envoûtement qu’il suscite. En paraphrasant le philosophe Blaise Pascal, le magique a ses raisons que la raison ignore. Quand cette secousse émotionnelle est partagée par le plus grand nombre, on peut parler de chef-d’œuvre. Le grand art surprend et se comprend sans modalités préalables. La critique savante valide conceptuellement l’intuitive exaltation collective. La postérité demeure, bien entendu, la sentence ultime quand elle consacre définitivement ce que l’actualité d’emblée impose.

Hiba s’est modelé son esthétique atypique, sa stylistique caractéristique, sa technique spécifique. Ses créations ne se mesurent pas à la quantité des peintures qu’elle a produites depuis la prime enfance, elles se jaugent à la qualité de ses innovations picturales, dans une poétique visuelle assimilatrice de la nouvelle perception numérique de l’être et de l’étant, dans une sémiotique transfiguratrice des motifs classiques. Ainsi, le cheval devient une dentelure, saturée d’arabesques, qui procure à ses contours réalistes une étonnante expression vivante. Ainsi, une ruelle traditionnelle se transforme en tapisserie où l’arborescence ornementale suggère en latence l’effervescence urbaine qui la colore, l’affluence humaine qui l’anime, les réjouissances rituelles qui l’enfièvrent. Le décor explose en fête promise. Le miracle se produit quand les signes symboliques se métamorphosent en sensations communicatives.

Les tableaux de Hiba convoquent spontanément un parcours initiatique. Le choc visuel précède l’émotion esthétique. Le regardeur interpellé, déconcerté, déboussolé, est piqué dans le vif de sa curiosité intellectuelle, engagé dans le décryptage d’arcanes inexplicables, sommé de déchiffrer l’écriture illisible pour accéder à la compréhension de l’œuvre plastique. Le piège émotionnel se referme sur son orgueil intellectuel. Les peintures d’apparence algorithmique déroulent sans cesse leurs représentations oxymoriques, dans un enchevêtrement géométrique qui n’a d’autre intelligibilité que son acception globale. Le rythme cadence la recherche optique. La cohérence harmonique désarme l’interrogation sceptique. Des tableaux offerts au regard comme s’entendent des variations euphoniques. L’approche labyrinthique emporte le spectateur dans un tourbillon d’émois artistiques et de signaux hermétiques. Au-delà de la perception immédiate, les petits motifs en interconnexion expriment l’indicible.

Il s’agit bel et bien d’un art alchimique dans la mesure où il évolue dans l’anamorphose, la métamorphose, la transmutation permanente. Hiba est une artiste visionnaire, une artiste médiumnique, qui transmet quelque chose de l’ordre de la transcendance. La dimension mystique de son œuvre, la musique incantatoire qui la baigne, la contemplation sublimatoire qui l’imprègne, sont partout sous-jacentes dans les torsades magnétiques, les spirales quantiques, les volutes extatiques. Chaque toile envoile l’euphorie chromatique d’une escapade onirique. L’extraordinaire effervescence de symboles éclatés, témoins des bouleversements planétaires, se recomposent en paysages cométaires. Les repères désintégrés retissent secrètement de nouveaux liens dans la juxtaposition fragmentaire. L’au-delà du miroir reconstitue allégoriquement le paradigme perdu. Ainsi se retrouve la mythologie génératrice du symbolique. Dans la mythologie grecque, les symboles étaient les tessons de vase, emportés par les membres d’une famille brisée par la guerre, recollés pour se reconnaître dans les retrouvailles. Hiba puise dans l’essence génératrice de sens l’illumination codificatrice de sa substance symbolique. Sa colombe, incarnation de la nature, sème inlassablement sa semaison fertile dans l’engrenage stérile.

Hiba est dotée, sans nul doute, d’une intelligence intuitive exceptionnelle, qui lui permet de capter la complexité du monde dans ses diverses profondeurs historiques et culturelles. Nul ne peut prédire l’évolution de son art, sa résistance aux influences postmodernistes, son imperméabilité aux tendances déconstructivistes. Les sirènes du street art soufflent si fort aujourd’hui. Elle peut déjà se prévaloir de quelques œuvres emblématiques où sa sémiotique embrasse indifféremment des signes graphiques appartenant à différentes civilisations anciennes et des codifications actuelles relevant du langage numérique. Son art est symptomatique d’une ère nouvelle sous le signe du diversalisme où le modèle unique, imposé depuis plusieurs siècles par l’universalisme occidental, est progressivement supplanté par la variété infinie des expériences locales exemplaires à portée planétaire. D’où l’intérêt que lui porte les amateurs d’art dans différentes régions du monde. Puisse son travail artistique s’inscrire dans l’intuition créatrice, théorisée par le philosophe Henri Bergson, où l’inspiration se nourrit d’intériorité sensible, qui englobe ce qu’elle observe dans une totalité mouvante, dans une durée flexible, capable de saisir et d’amalgamer des réalités distantes. Puisse-t-elle se constituer une métaphysique du moi, extensible à ses perceptions variables. Puissent ses œuvres continuer de naître de ses pulsions inventives, qui synthétisent l’entrechoc fugace de ses visions multiples. Puissent ses compositions surpasser instinctivement les cadres restrictifs des tendances porteuses. Son terreau familial fertilise avec bonheur son imaginaire, lui permet d’étendre sans limites ses territoires utopiques, lui procure les moyens de les transformer en œuvres artistiques. Puisse-t-elle s’ouvrir de nouveaux chemins. Mustapha Saha

Mustapha Saha est sociologue, poète et artiste peintre.
Il a notamment été artiste exposant dans la manifestation historique « Le Maroc contemporain » à l’Institut du Monde Arabe – Paris (octobre 2014 – mars 2015).
L’art alchimique de Hiba Khamlichi