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Chroniques

Il croyait la prendre... et c'est elle qui le prit

Tayeb Laabi



«Je vous raconte aujourd’hui le périple du moribond enfumé,
qui était hier encore en chair, mais qui est aujourd’hui en bière.
L’histoire du jeune homme aux poumons noir d’ébène,
accompagné continuellement d’une toux chronique
aux doigts safranés, à la bouche au goût de déboire,
et aux habits indélébilement imprégnés des relents du tabac.
Cigarette sur cigarette,
il traversait le long couloir de la mort,
et sa vie rétrécissait à chaque bouffée.
La cigarette fut sa peau de chagrin.
Il avait beau essayer, regarder loin devant lui,
le bout du tunnel, il ne l’apercevait pourtant pas.
Enfermé derrière les barreaux de la solitude,
le soleil brillait pour tous,
et leur chauffait les os,
sauf pour lui dont il n’avait pu caresser la peau.
L’argent par ses parents amassé,
leurs gains et leurs efforts,
partaient en fumée.
«Fumer tue !» Il le savait.
«La mort pour tous mais à chacun sa mort», disait Camus.
La sienne, cette maudite cigarette, s’en chargea.
Promis à la mort … il fut enterré avant l’heure.
Avant qu’il conquière cette fille qu’il désirait tant.
Son périple commença là.
L’interdit, prononcé par ses parents, se nimbait
d’une aura d’attirance irrésistible pour lui.
Il le contourna.
Il fut tenté par cette cigarette que son père,
ses amis, mais surtout … sa chérie aimaient bien fumer.
Cette fille était une camarade de classe
Il ne voyait qu’elle,
mais elle ne le voyait même pas.
Pour séduire celle qui faisait battre son cœur,
il brava l’interdit.
Cigarette sur cigarette,
il tomba dans le piège de l’accoutumance.
Il croyait ainsi tenir sa belle entre ses bras
Mais c’est la cigarette qui le tenait… entre ses deux doigts.
Il fuma cette cigarette,
sa dernière cigarette,
tel un condamné à mort exauçant son dernier vœu .
Sa fin fut ainsi consumée.
Son cœur cessa de battre
Elle lui ôta la vie.
L’extase du premier amour le conduit à sa fin
Plus jamais, il n’ouvrira les yeux aux premières lumières du matin.»