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Entretiens

Gabon : pourquoi les violences ?

Philippe Hugon



Philippe Hugon
Philippe Hugon
Mercredi 31 août, la commission électorale nationale du Gabon a annoncé la victoire du président sortant Ali Bongo avec 49,80% des voix. Son adversaire Jean Ping, a aussitôt rejeté le résultat et dénonce « une mascarade électorale ». Des violences ont cours depuis. Quelle lecture faites-vous de ces résultats ? Le processus a-t-il manqué de transparence ?

Nous sommes face au pire des scénarios avec, tout d’abord, une élection présidentielle à un seul tour, où malgré un nombre important de candidats, le scrutin s’est bipolarisé autour d’Ali Bongo et de Jean Ping, deux candidats issus de la dynastie Bongo. Ils sont, en effet, tous les deux liés aux 46 ans de règne d’Omar Bongo (décédé en 2009). Il n’existe donc pas de réelle opposition au Gabon.

De plus, la victoire, si victoire il y a, est extrêmement étriquée et les résultats sont probablement entachés de fraudes notamment dans la province du Haut-Ogooué, fief de l’ethnie Téké d’Ali Bongo. Les résultats sont arrivés tardivement dans la soirée. Ils ne sont pas crédibles : 99% de participation dont 95% de votes en faveur d’Ali Bongo. La contestation était prévisible, elle aurait également été prévisible dans le cas inverse. La commission électorale a elle-même été divisée par le retrait des opposants.

A la suite des résultats, des violences ont éclaté, notamment à Libreville où l’Assemblée nationale a été incendiée et le QG de Jean Ping attaqué. Mais aussi dans d’autres villes comme Port-Gentil fief qui dépend essentiellement de Jean Ping. La situation est préoccupante. La police, la gendarmerie et les parachutistes sont mobilisés.

Il semblerait que la population gabonaise soit divisée entre Ali Bongo et Jean Ping. Cette division est-elle uniquement politique ou marque-t-elle des différences ethniques ou sociales ? 

Le conflit entre les deux rivaux n’est pas motivé par des origines ethniques. Ali Bongo est téké, ethnie extrêmement minoritaire, tandis que Jean Ping est un métis sino-gabonais. Pour l’instant, la dimension ethnique est anecdotique, mais la situation pourrait changer. Il n’est pas impossible qu’un des protagonistes finisse par utiliser l’origine ethnique ou l’appartenance régionale pour mobiliser les Gabonais contre son rival. Il faut rester vigilant.

Sur le plan social, il n’y a également pas de grandes divergences entre les deux candidats et les deux rivaux ont des programmes économiques similaires. Au-delà des discours, c’est une guerre de descendants avec d’un côté, le fils d’Omar Bongo et ses proches, de l’autre, son descendant politique, Jean Ping, jadis son homme fort. Ce dernier s’est entouré d’anciens responsables politiques d’Omar Bongo. L’ensemble des protagonistes sont passés par le Parti démocratique gabonais (PDG), le parti qui domine le Gabon. Nous assistons donc plus à une querelle d’hommes qu’à un conflit d’idéologies. Certains voient Jean Ping, ancien président de l’Union africaine, comme l’incarnation d’une rupture plus importante avec le passé. C’est faux, car Omar Bongo était très proche de Jean Ping, voire plus proche que de son propre fils. Jean Ping a même eu deux enfants avec la belle-sœur d’Ali Bongo.

Le pays peut-il basculer dans la guerre civile ?

Les risques d’une guerre civile sont réels, il faut en avoir conscience. Mais je pense que la sagesse va l’emporter, elle dépendra des choix d’Ali Bongo et de Jean Ping. Au Gabon, les revenus sont très élevés, mais il y a également des inégalités considérables. Les villes jalonnées de nombreux quartiers populaires avec une forte densité de jeunes manipulables. Un candidat serait tout à fait capable de les financer pour qu’ils commettent des violences et sèment la terreur.

Le rôle de la communauté internationale dans ce conflit est également délicat, trop d’interventionnisme est considéré comme de l’ingérence, tandis qu’une absence d’intervention est interprétée comme de l’indifférence. Il faut parvenir à promouvoir le dialogue entre Ali Bongo et Jean Ping. Quant à la France, elle n’est pas complétement désintéressée disposant d’accords militaires avec le Gabon et comptant plus de 10.000 ressortissants dans le pays. Mais contrairement à Nicolas Sarkozy en 2009, elle ne soutient pas Ali Bongo qui, à l’époque, avait déjà vraisemblablement perdu les élections. Si la France n’intervient pas, elle pourrait être amenée à le faire en cas de violents affrontements.

Quelle est la situation économique et sociale Gabon et quels sont les défis qui attendent ses futurs dirigeants ?

Le Gabon est un pays riche. Il dispose d’importantes ressources forestières et pétrolières et son revenu par habitant, supérieur à 10 mille dollars, est l’un des plus élevés d’Afrique. Le bilan d’Ali Bongo sur le plan économique est d’ailleurs loin d’être mauvais. Sous son impulsion, des investissements ont eu lieu notamment en termes d’infrastructures et le Gabon a opéré une diversification de son économie, qui ne dépend plus aujourd’hui uniquement des hydrocarbures. Le pays a également diversifié ses partenaires commerciaux ; la France a perdu de son influence.

Le Gabon a cependant des faiblesses. Il s’agit encore d’une économie où les rentes sont captées par différents groupes. La paix sociale n’est maintenue que par l’achat d’opposants et la richesse n’est pas redistribuée dans les zones rurales. D’autre part, l’Etat providence n’est que faiblement assuré, notamment en termes de santé. Si la situation s’est un peu améliorée sous Ali Bongo, le Gabon est encore marqué par une forte exclusion sociale. Lutter contre celle-ci est l’un des enjeux majeurs du pays.

IRIS
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