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Entretien d'embauche

Mohssin Ahmed


L'enseignement privé au Maroc est souvent dispensé aux enfants dans l'ignorance totale des normes fixées par le ministère de l'éducation nationale aussi bien au sujet des programmes qu'en ce qui concerne le recrutement qui favorise les enseignants toujours en exercice .
Dans cet article, je parle d'une expérience vécue : un entretien qui n'a pas abouti.


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Nous sommes en discussion un jeudi après midi, mon épouse, les enfants et moi, après le déjeuner quand le téléphone sonne ; c’est le directeur du collège. Il me propose, en intermédiaire, un tableau de service dans une école privée. Pris un peu au dépourvu, j’accepte qu’il me mette en contact avec l’administration de l’établissement en question. Seulement, à peine le temps d’en dire deux mots à ma femme et le téléphone résonne de nouveau : on n’a pas perdu de temps ou bien, plutôt, il n’y avait pas une minute à perdre : dans le privé, des classes sans professeur pendant deux semaines, peut-être même plus après la rentrée, c’est inacceptable pour les parents. Qu’importe !… Le voici, enfin, cet enseignement privé tant loué et au sujet duquel j’ai toujours nourri les plus grandes réserves : l’occasion vaut son pesant d’or ; l’expérience, le coup d’une volte-face. Plusieurs fois dans le passé, pour des raisons de principe, j’avais ignoré d’autres opportunités d’avoir un revenu supplémentaire. Aujourd’hui, à trois mois de la retraite et exempt de service, je peux aller y voir de plus près … Au bout du fil, après un bref échange de politesse, une douce voix féminine m’indique l’heure et le lieu de l’entrevue : dans trente minutes, c’est-à-dire juste après la troisième prière de la journée. Je confirme et raccroche. Alors, dés ma sortie de la mosquée, je me mets en quête de quelque taxi tout en marchant afin de gagner du temps car arriver en retard au lieu d’un rendez-vous comme au travail, m’a toujours été insupportable; malheureusement, tous ceux qui passent sont occupés et j’y vois un mauvais signe. Finalement, quelques minutes seulement avant l’heure fixée, un véhicule s’arrête. Le chauffeur du taxi me semble connaître la femme bavarde qui se trouvait à sa droite : -Elle s’est régalée des cuisses avec ses filles ,puis nous a laissées nous disputer la carcasse et ce qui restait de la poitrine, lui répétait-elle, indignée. -Ah!... Vers dix-sept heures, je fais mon entrée au collège où l’on m’attendait. Une dame aux joues serrées d’un foulard très mal ajusté, me reçoit. Une fausse gentillesse lui éclatait dans la voix et au visage ou bien plutôt ce qu’il en paraissait .Pour le comble, elle n’était au courant de rien, mais n’hésite pas à se présenter comme directrice de l’établissement ; elle m’invite, toutefois, à attendre dans la salle des professeurs. Attendre qui ?On verra bien... Quelle désolation dans ce lieu de repos des enseignants! Une pièce de cinq ou six mètres sur deux à peine, avec une lucarne opposée à la porte. Des murs qui suintent l’ennui, repeints en gris et, pour seul décor, un vase de fleurs en plastique aux couleurs ternes, posé à l’extrémité d’une longue table de bois, repeinte en jaune et sans nappe. On dirait que le mauvais goût est vénéré dans ces lieux. Au fond de la salle, des casiers ouverts, taillés dans le mur et bourrés de feuilles de papier en désordre ; dans l’un d’eux, une vieille brosse à côté d’une boîte de craie effritée. Dix minutes d’attente - je ne me connaissais pas autant de patience ! Il me fallait, au moins, quitter ce terrier. Peu après, une autre femme au visage découvert et plus jeune que la première, vient me prier de patienter davantage car la directrice s’acquittait de son devoir de prière. Tout de même, prier seulement une heure après l’appel du muezzin et ignorer ma présence de cette façon, ce n’était guère très engageant. Le moment venu, on me reçoit dans une vaste salle carrée, spacieuse, bien éclairée, avec de larges fenêtres. Rien à voir avec la cellule des professeurs ! Face à l’entrée, se dresse une grande table de bois marron, au milieu de laquelle était ouvert le saint Coran. Je reconnais tout de suite l’une de mes anciennes élèves, assise derrière le bureau ; c’était la vraie directrice. Aucune allusion à notre connaissance de sa part ; de la mienne, non plus. Dans le monde ingrat du travail, pas de place pour ces faiblesses, aussi humaines soient-elles…

La jeune femme m’invite à prendre un fauteuil et se présente, me tendant du même coup sa main : ²-Madame k, docteur en physique A ma connaissance, pourtant, ces « sœurs musulmanes » évitent, quoiqu’ avec science, ce geste de courtoisie. Peut-être seulement qu’elle voulait m’honorer de sa confiance, sinon elle, aussi, devait juger mon aspect inoffensif pour sa féminité. Bon, je n’étais pas là pour ça après tout … . Elle me parle de son projet, s’attarde un bon moment sur les efforts consentis pour le mener à terme avant d’ouvrir l’entretien proprement dit, qui se résume en quelques questions : -Avez-vous quelque diplôme en psychologie, une formation dans le genre ? -Non. Trente six années de pratique dans des classes d’adolescents, enfants du peuple, tous au début sans motivation aucune et dont nous avons réussi à sauver un grand nombre, année après année en collaboration avec d’autres collègues .Trente six années d’action pédagogique avec des filles et des garçons issus des quartiers populaires où madame aurait tout le mal du monde à circuler, même en plein jour ; cela vous procure la plus solide des formations dans le domaine, mais ne vous gratifie d’aucune attestation. –Difficile, vraiment difficile, professeur Elle s’ingéniait à me traiter avec dédain en commençant par me sortir les limites de ma formation sans aller jusqu’à laisser tomber le titre de professeur pour le moment… -Et en animation ? Agacé, je fais non de la tête. - Non plus. Oui, difficile, voyez-vous…c’est difficile effectivement… Encore ?! De toute évidence, nous perdions notre temps ; ma tête ne la rassurait pas, à ce que je voyais…. Au lieu de me demander, à la rigueur, quelques rapports d’inspection, de me questionner sur les approches pédagogiques ou bien encore sur le temps dont j’aurai besoin pour diagnostiquer le niveau de mes futurs élèves et présenter mon projet, peut-être même au pire , de s’informer sur des inspecteurs à consulter sur ma compétence…, madame s’appliquait à tourner autour du pot , me citait des diplômes que nul établissement n’exige. Soudain, elle repart, l’air encore plus sérieux : -C’est que les parents des enfants ne nous facilitent point la tâche ; ils sont extrêmement exigeants, vous comprenez, n’est-ce pas professeur ? Nos collégiens ont le niveau du lycée, donc… Si je comprenais ?!Oui ! Que les cours coûtent aux parents les yeux de la tête, je comprends qu’ils tiennent à en avoir pour leur argent, mais étant au courant de ce qui se fait dans les écoles de l’enseignement privé et, à moins de m’en rendre compte par mes propres moyens, sur le terrain c'est-à-dire en classe, cette question de niveau me paraissait peu fondée. L’issue de ce drôle d’entretien ne laissait entrevoir aucune lueur d’ espoir ,mais attendons la suite… -Allah… -Oh oui madame, bien sûr !Il n’ y a de Dieu qu’Allah. Elle laisse tomber diplômes, psychologie et techniques d’animation pour la foi et, hop ! Un discours très riche sur le sens et l’importance du devoir, coule désormais avec une facilité surprenante. « Au moins, le hijab ici, n’est pas porté pour rien », pensais-je, impatient d’en finir et tout à coup pris d’une folle envie de rire. Je m’apprêtais à tout abandonner quand la dernière phrase tombe : c’est chacun selon sa foi après tout. Belle chute puisque, finalement contre toute attente, elle s’empare du téléphone, compose un numéro sans me quitter des yeux et me lance crûment : -Vous commencerez demain. Ensuite, tenant d’une main l’appareil, de l’autre elle remet à sa place sous le hijab, une mèche rebelle, puis s’adresse à un fonctionnaire, depuis peu au bout du fil : -Allô, monsieur R, tous vos problèmes sont résolus, descendez voir... Une sourde et méchante réflexion m’effleure l’esprit : « les vôtres viennent de commencer.»

-C’est que tous les professeurs qui se sont présentés chez-nous exigeaient un tableau de service compatible avec leur engagement dans les établissements publics où ils exercent, cela nous posait un gros problème, m’explique-t-elle avant de poursuivre : -Connaissez-vous Mme Z ? C’est elle qui a appelé votre directeur pour lui demander de nous mettre en contact avec un professeur disponible. Elle vous montrera comment vous y prendre ; Demandez-lui son cahier de l’année dernière pour y puiser les leçons. Maintenant, Mr R va vous accompagner dans un petit tour de reconnaissance des lieux… Décidément, je n’étais pas au bout de mes peines contrairement à ce que j’avais fini par croire juste à l’instant ! Elle m’en voulait à ce point et me connaissait aussi mal, cette dame pour croire que j’aurai besoin de l’aide d’une autre ? Je jurerai, cependant, qu’à son seizième printemps, elle était en adoration devant mon enseignement et c’était la meilleure élève jamais connue, une fille très bien élevée, studieuse et donc sans nul besoin de flatter quiconque pour obtenir ses excellents résultats. Que se passait-il à la fin aujourd’hui ? Il me fallait de la patience et une issue de sortie. Alors, je tente une diversion:

-Mais combien me donnerez-vous, d’abord ? - En principe ce point est discuté en dernier, mais soyez sans crainte, vous aurez quatre mille dh et seulement deux classes de première ; en tout, douze heures par semaine. Elle devait penser que ce salaire, effectivement alléchant, valait ma dignité, aussi se permettait-elle de m’offenser depuis le début. Obligé de trouver un autre prétexte, je reprends : –Et quels programmes suivez-vous, ceux de l’éducation nationale, n’est-ce pas ? -Non, ceux de la mission française car les parents… Ouf !Il était temps ! Beaucoup mieux choisis et répondant mieux que les nôtres aux besoins des élèves selon le niveau, moins denses et avec une meilleure progression, ces programmes ,nous le savons, ne posent pratiquement aucun problème ; c’est même un plaisir que de les travailler avec les enfants, mais j’avais pris ma décision ;il ne fallait pas rater la brèche : -Désolé, c’est non. Je me lève et la regarde dans les yeux calmement afin d’y voir sa déception. Alors la fille du cheminot, désagréablement surprise, toute pâle et peut-être par dépit, ose une dernière insulte : -C’est difficile pour vous, vous ne pouvez pas ?… Pour toute réponse, j’incline légèrement la tête, en guise de salut avant de lui tourner définitivement le dos.


Une fois dehors, je me mets en marche, content de m’être maîtrisé. De retour chez-moi, je crie à mon épouse que je venais de laisser me filer entre les doigts quatre mille dh par mois.
–Tu n’as l’air de rien regretter, c’est l’essentiel.
Souad ne voulait pas que tu y ailles ; elle pense que tu as assez travaillé et que tu dois te reposer maintenant. Que Dieu bénisse ma fille ! Il y a deux ou trois jours seulement, elle réclamait des bottines pour l’achat desquelles, je lui demandais d’attendre la fin du mois et la voici qui préfère mon repos à une autre source de revenu…