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Chroniques

Entre les rangs

une histoire fictive inspirée plus ou moins de la réalité

Nadia Madani



La chaleur était suffocante en ce mois de juin, et nous avions à assurer la surveillance des examens du baccalauréat. Le proviseur s’affolait, au moment de la distribution des épreuves, il fallait deux surveillants dans chaque salle d’examen, et de préférence de sexes différents, ou du moins deux hommes, mais presque jamais deux femmes ensemble. Car, pensait-on, les femmes bavarderaient et laisseraient tricher les élèves. L’expérience m’a montré plus tard qu’en cette matière, hommes et femmes sont égaux et que seuls ceux qui ont de la rigueur en classe l’ont aussi le jour de l’examen. Lorsqu’on est sûr d’avoir fait du bon travail, on ne transige pas.

Au signal, nous distribuâmes, mon collègue et moi, les épreuves après avoir demandé aux élèves de déposer leurs cartables sur l’estrade. Je m’assis au bureau pour rédiger les PV, mon collègue, lui, vérifiait les convocations et les cartes d’identité. Ces premières tâches accomplies, il fallait marcher entre les rangs sans faire de bruit et s’assurer tout le temps que personne ne trichait. De temps en temps, au moindre geste suspect, je m’arrêtais pour voir sous la table ou demander à un élève de montrer la paume de sa main. Les élèves s’ingénient dans leurs méthodes de triche, et les professeurs font de leur mieux pour les en empêcher.

Quand tout avait l’air de bien marcher, je me permis de m’assoir au bureau et de regarder travailler ces élèves accablés par l’examen et par la chaleur. Dans une autre salle, nous entendîmes les cris d’un élève, la voix d’un professeur qui hurlait et puis d’autres voix, qui s’élevaient aussi, donnaient des ordres, des exhortations. Une agitation se fit sentir chez nos élèves aussi ; je savais qu’ils avaient déjà les nerfs tendus et qu’il ne fallait en aucun cas les provoquer ou ajouter à leur anxiété. Dans des situations semblables, des filles surmenées pourraient s’évanouir, des garçons désespérés tenteraient de tricher par force et menaceraient de se suicider si on ne les laissait pas faire.

On expliqua alors que tout irait bien si chacun se concentrait sur son travail, qu’il ne fallait surtout pas être distrait par ce qui se passait dehors et que ce genre d’incident était tout à fait normal. Le calme revint tout de suite mais au fonds de moi-même je priais Dieu pour que tout se passât bien, la première épreuve étant toujours la plus difficile sur tous les points. En outre, nous avions à subir cette lourde tâche pour trois longues heures éternelles.

Mon collègue qui s’ennuyait déjà, se tenait par moments devant la fenêtre qui donnait sur la cour et me jetait de temps en temps des regards furtifs puis faisait quelques pas entre les rangs. Je le connaissais à peine, car fraîchement affectée dans ce lycée reclus d’une petite ville du sud, et il me paraissait assez vieux dans ses quarante ans puisque je n’en avais que vingt et un.
Le temps passait très lentement, assommant même. Maintenant, il cherchait à entamer des discussions avec les élèves et voulait sympathiser avec eux, ce qui n’était pas professionnel du tout. Vint le moment où il se permit de regarder dans les copies de nos candidats et de leur chuchoter des mots à l’oreille par ci par là. Pendant tout ce temps là, je m’indignais en silence contre lui et je me demandais comment il pouvait être aussi imprudent et irresponsable à son âge.

Devinant peut être mes pensées, il s’approcha de moi et me demanda si j’enseignai bien le français, je répondis par un oui accompagné d’un hochement de la tête.
- Voudriez-vous, me dit-il, me rappeler la suite d’un proverbe français que je connaissais mais dont je ne me souviens que du début ?
-Evidemment, si je le connais.

-Le proverbe commence ainsi : « Qui trop embrasse.. ? » Il fit une pause en me regardant attentivement, attendant la suite avec une expression d’interrogation sur son visage.
Je connaissais le proverbe « Qui trop embrasse, mal étreint », mais de la bouche de cet homme et dans les circonstances où nous étions, ce proverbe me parut dans tout son sens propre, vulgaire, narguant, et je le considérai comme une offense, un manque de courtoisie, une façon de draguer.

Je regardai attentivement mon collègue pour mieux cerner son intention, il était évident que ses propos n’étaient pas innocents, à en juger de son regard et de son sourire narquois. Je mis alors un instant avant de lui répondre froidement que je ne connaissais pas son proverbe.

A la sortie de l’école, je racontai la scène à une ancienne professeur de français avec laquelle je sympathisais ; elle le reconnut et me dit en s’esclaffant de rire qu’il avait fait pareil avec elle il y’avait quelques années et qu’il faisait toujours la cour à chaque nouvelle enseignante à l’établissement. « Tu sais, m’avait-t-elle dit, il n’était pas si mal ce mec au tout début de son travail ici, il était même un bon professeur. Mais on arrive ici avec plein d’espoir et d’ambitions dans l’avenir, et avec le temps, on est miné, usé et désabusé par l’absence de perspectives d’évolution, l’absence de formations continues et le manque terrible des établissements culturels. On est déçu de dispenser son savoir à des élèves pour la plupart mal éduqués, et obligé de se rabaisser pour être compris. Certains d’entre nous régressent aussi bien sur le plan moral que professionnel, d’autres- les missionnaires- font de leur devoir une religion au point de se martyriser, et d’autres encore font la part des choses et se donnent à ce métier avec tout le recul nécessaire qui leur permet de s’épanouir sur d’autres plans, sinon que devient un professeur à la longue ? Avait-elle ajouté, un très bon élève… en sa matière, c’est tout ! ».