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Chroniques

…En attendant le déluge !

Abderrahman Azhari


Le fondateur, guide, de la Jamàat al-adl wal Ihsan, Abdeslam Yassine, fut un cadre de l’Education Nationale. Pratiquant rigoureux, il fut aussi autodidacte qui a maîtrisé plus d’une langue étrangère. Il s’est fait la renommée d’une personnalité puriste et sévère, qui a toujours cultivé un charisme opérationnel.


Le fondateur, qui a vécu une crise personnelle d’examen de conscience accompagnée d’une quête spirituelle entre 1963 et 1966, a fini par intégrer la voie soufie « Boutchichiya » en 1966. Son adhésion fut, à cette époque, très positive pour la propagation à l’ladite voie.

La mort du Cheikh al Abbas al-Boutchichi, au mois de février 1972, marque un changement dans les rapports de Yassine avec la Bouchichiya, la voie qui a continué son chemin sous l’égide du nouveau Cheikh, si Hamza, fils et héritier du défunt.

Yassine publia, entre 1972-1974 , deux livres, « Al Islam bayna adda’wa wa addawla » (l’Islam entre ses mouvements prédicateurs et l’action de l’Etat), et « Al Islamu ghadan » (l’Islam Demain). Ces deux écrits reflètent, chez l’auteur, l’influence de deux courants de faits marquants en ces moments :

1) La littérature de l’Islam politique montant, celui de Nadoui, de Mawdudi ou de Sayyid Qutb, le martyre des Frères Musulmans en Egypte. Celui-ci est plus pertinent par son attitude à assimiler les sociétés musulmanes d’aujourd’hui à la société préislamique (Jahiliya) et ce, pour légitimer le jihad en vue de reconquérir cette société. Les Frères Musulmans ont fasciné l’auteur par le fait que leur fondateur, Hassan al-Banna, fut, en même temps, un cheikh « soufi » qui autorisait l’exercice du perfectionnement personnel par la récitation des formules consacrées et un organisateur de mouvement politique contestataire. Par ce shifting, l’ennemi n’est plus seulement l’âme blâmable qu’il faut dompter par l’adepte soufi à l’aide du souffle et de la guidance de son maître ; il devient surtout le détenteur du pouvoir temporel. Celui-ci incarne le « Taghut » que le Coran utilise pour qualifier le Pharaon, mécréant, despote et arrogant vis-à-vis de Moïse qui voulait le sermonner.

Alors que Qutb des Frères Musulmans s’appuyait sur le concept de « Jahiliya », Yassine avançait le « concept de « taghut », ce qui augurait déjà qu’il allait s’attaquer de façon dogmatique au régime monarchique, si celui-ci ne l’associait pas comme guide de conscience aux affaires publiques.

2) Le désarroi de la politique religieuse de l’Etat qui s’accrochait, de façon traditionnelle, à son fondement religieux, mais qui se méfiait trop de la Boutchichiya émergente au point de la compresser, tout en faisant face aux putschistes militaires des débuts des années soixante-dix et à la montée de la gauche contestataire à l’université.

La publication de ces deux livres créa un malaise entre Yassine et le nouveau maître de la Boutchichiya. Yassine ne tarda pas à prendre ses distances de la Tariqa en recourant à un geste kamikaze et explosif, à savoir la confection, durant l’été 1974, d’une lettre ouverte adressée au Roi Hassan II, lettre éditée en cachette et envoyée à quelques centaines de personnes. Cette lettre, à caractère sermonnaire, est intitulée « L’Islam ou le Déluge ». Le titre est révélateur du projet futur de l’auteur de contester le régime politique en utilisant une rhétorique menaçante et un style propre à l’auteur et peu accessible au grand public avec usage intense de citations et d’allusions aux textes sacrés, le tout sur une toile de fond messianique. Entre les lignes de tous les messages de ce « gourou », on peut lire l’annonce d’un accident qui va survenir et qui sera à même de renverser la régime monarchique et de laisser la place à un modèle, à l’instar de celui des quatre grands successeurs du Prophète, la Khilafa, dont le candidat ne peut être que cet annonciateur sobre et connaissant. On reconnait facilement dans ce comportement la tendance que l’histoire de l’Islam a connue sous le nom de mahdisme ; le mahdi, le guide, étant celui que les foules oppressées attendent pour les sauver de leurs princes oppresseurs et qui, en missionnaire divin, remplira la terre de justice, elle, pleines de torts et d’injustices.

Le régime marocain, qui est familier dans sa mémoire historique de ce type de comportement, n’a pas pris la lettre de Yassine comme un phénomène politique moderne. Au lieu de le juger, il l’a juste neutralisé avec soin dans un asile psychiatrique.
Après cette épreuve, et voyant que le régime ne le prend pas assez au sérieux, c’est-à-dire comme interlocuteur digne d’être écouté et suivi, il agit dans trois directions :

1) essayer d’aller prêcher à la mosquée ;

2) demander une reconnaissance juridique de son activité dans le cadre d’une association ;

3) publier une revue et d’autres livres.

Il lui a été refusé de prêcher à la mosquée, étant donné que l’espace de culte appartient à la nation, c’est-à-dire à l’ensemble de la communauté et, par conséquent, il ne peut être ni politisé, ni concédé.

De même, le type d’association qu’il a voulu créer n’a pas été accepté pour deux raisons : a) le fait de ne pas reconnaître le régime politique du pays ; b) le fait qu’il vise à profiter du cadre juridique d’une société à vocation sociale et culturelle pour mener des activités politiques, non pour exprimer une opinion au sein du régime, mais pour saper carrément celui-ci.

Alors qu’il lui a été refusé l’activité d’encadrement des populations sur le terrain pour des raisons de légalité et d’opportunité précitées, il lui a été permis de publier une revue « Al Jama’a », ainsi que des dizaines de livres, d’opuscules et de tracts.

La publication d’une littérature doctrinale n’était pas la seule activité de fait que l’Etat a tolérée à la Jama’a. Celle-ci a profité de cette tolérance pour élargir son mouvement d’endoctrinement, pour sortir en tant que tels dans des manifestations à plusieurs occasions et mener, surtout à l’étranger, des activités de propagande agressives contre le régime, sans jamais révéler à ses interlocuteurs la nature apocalyptique de son identité et que son antagonisme avec ce régime est un antagonisme dogmatique irréductible à n’importe quelle forme de justice ou de réformes.


La nature véritable de ce mouvement ne pouvait pas s’accommoder avec l’ère des média sans se dévoiler. Ceci a entraîné chez les quelques porte-paroles de la Jama’a à adopter le langage des droits de l’homme et le registre des revendications syndicales avec une note de surenchère par rapport aux organismes politiques légaux, qu’ils soient de gauche ou de droite. Ainsi, des alliances objectives occasionnelles ont-elles vu le jour entre ces porte-paroles et des mécontents de l’extérieur et de l’intérieur, comme les alliances avec le diable. Il est à noter qu’aucun débat médiatique n’a décortiqué le contenu de l’idéologie de la Jama’a. Alors qu’elle constitue un cas unique au monde, le cas d’un groupe infiniment minoritaire et qui refuse la légalité statutaire du régime du pays, la Jama’a se présente en victime au nom des droits de l’homme à l’extérieur. La littérature du guide de la Jama’a met l’accent sur le refus de la monarchie et essaie de gérer l’espérance de ses adeptes en attendant l’accident historico-naturel qui va aboutir à l’instauration du régime de la « khilafa ». L’Etat met à raison la Jama’a dans la case des sectes qui pratique la dissimulation connue dans l’histoire de l’Islam sous le nom de « Taqiyya » ; une dissimulation qui a sa source dans les convictions messianiques du « Guide », ce « Guide » qui est l’âme et l’incarnation de la Jama’a. Il est grotesque que les jugements qui ont été formulés au sujet de la Jama’a ou de certains de ses membres n’ont pas été faits en harmonie avec l’analyse de l’Etat, c’est-à-dire que les juges n’ont traité les faits qu’à la lumière des fondements et du programme politique exposé dans la littérature du « Guide ». Il ne s’agit pas, dans ce cas, d’une indépendance de la justice, il est plutôt question de sa cécité et de ses carences.

A la lumière de ce qui a été dit, politiquement, la Jama’a est condamnée du point de vue éthique, aussi bien l’éthique de la conviction que l’éthique de la responsabilité.

Le manque d’éthique de conviction est manifeste à travers les faits suivants :

I. La confusion des points de départ et dans le référentiel doctrinal par rapport aux exigences de tout jeu politique à introduire en public. A titre d’exemple de cette confusion, on peut faire quelques remarques :
les membres de la Jama’a appartiennent à deux âges de son évolution : une catégorie d’adeptes qui prend le chef Yassine pour un maître spirituel qui détient une mission divine d’éducation et d’orientation de conscience, celle-là est plus spirituelle que politique. Une deuxième catégorie d’adhérents qui voit dans le chef un chef politique dont l’idée principale est le refus catégorique du régime sur la base d’une interprétation extrémiste puritanisme qui croit que le moment est venu pour que l’idéal tracé dans la révélation soit installé dans l’histoire (la vie politique du pays), sous l’égide de la dite Jama’a, une fois arrivée au pouvoir.

1. Les idées doctrinales du guide n’ont jamais été discutées par les adeptes qui lui prêtent une certaine impeccabilité, des adhérents fascinés surtout par l’alternative invisible promise.

2. L’alternative politique que le guide annonce est l’avènement de la « Khilafa » qui sera de retour par décret divin, comme il est prédit dans un dire du Prophète, dire dont l’authenticité est contestée par les doctes orthodoxes et qui le place dans le genre apocalyptique apocryphe.

Ces remarques montrent que la Jama’a n’a pas de conviction politique ; elle n’a que le mythe de l’attente d’un accident qui doit préparer la place pour son régime « rêvé », une « Khilafa » dans le contexte moderne d’une autre « Shura » (consultation), celle de la démocratie. La Jama’a va profiter de n’importe quel mouvement de revendications sociales et politiques, comme celui en cours, pour y voir les prémisses du « déluge » dont elle a fait commande et qui n’arrive que pour répondre à son agenda mystérieux. Or, les mouvements de revendications qui viennent accélérer les réformes au Maroc émanent de toutes ses forces politiques, et leur issue sera dans la concertation et le consensus que tous les Marocains, sauf la Jama’a et quelques autres centaines d’individus, n’imaginent s’installer que dans le cadre des fondamentaux religieux et politiques du pays. A cause de cette attitude sclérosée, il n’y a pas de place chez la Jama’a, ni à la négociation ni aux réformes. Sa position radicale continuera à surenchérir pour éviter le scandale de son dévoilement, car elle doit renoncer à toute la littérature idéologique du « guide », c’est-à-dire à son essence même, pour prouver qu’elle peut s’intégrer politiquement dans une société politique aux références et aux programmes multiples et compétitifs. Autrement, son dogme lui impose la triche, en attendant le déluge. Cette triche sévira aussi sur le volet spirituel initial de la Jama’a, étant donné que la discrétion des Soufis est diamétralement opposée au show que pratiquent quelques fausses stars de la Jama’a qui n’ont pas de scrupules ou de garde-fous quand il s’agit de choisir ses complices.

II. Ethique de responsabilité

Le faux, dont la Jama’a fait usage, ne touche pas uniquement son déficit dans l’éthique de conviction qui est caractérisée par la triche, mais il concerne aussi son manque d’éthique de responsabilité. Celà est manifeste dans leur mode de visibilité et dans leur comportement. En effet, la Jama’a trompe l’opinion publique nationale et internationale en dissimulant son projet politique réel, alors qu’elle pousse au chaos par des pratiques illégales et par le fait accompli. Dans ce sens, sa tendance est la suivante :

1. vouloir imposer une reconnaissance de fait, profitant de la tolérance du régime marocain quant à ses déploiements et à ses activités d’endoctrinement (réunions, manifestations, expression d’opinion, circulation, publication, collecte illégale d’argent, etc.) ;

2. vouloir imposer une interprétation messianique des textes religieux au sein d’une société profondément attachée à ses fondamentaux préconisant modération et diversité d’opinion ;

3. pratiquer un langage de condamnation et de revendication politique empreint au lexique de la militance moderne (droits de l’homme, défense des couches démunies, manque de pratique démocratiques…). Le modèle de justice que la Jama’a attend et prêche, sans détails et sans contours, relève d’un type historique ; or, les finalités de ce modèle font l’essence du régime marocain moderne qui garantit par une adaptation ingénieuse la pratique religieuse et l’unité de la Nation autour de la Commanderie des Croyants, tout en s’engageant dans processus des droits, des libertés et du développement.


4. L’activité de la Jama’a est subversive dans le sens où elle nuit à la construction du modèle démocratique marocain par son brouillage, tant que les instances, surtout à l’étranger, ne sont pas conscientes du vrai statut dogmatique de ce groupe qui veut se camoufler dans un halo de victimisation. Le modèle marocain est le plus réussi dans le présent au sujet d’une intégration de la religion dans son processus démocratique et, surtout, en traçant une ligne de démarcation entre le discours politique et le discours religieux, pratique unanimement saluée par les formations politiques de droite et de gauche, représentées au Parlement.

5. Les écrits de la Jama’a, qui ont émané presque exclusivement du guide supérieur, n’ont jamais été soumis à la critique libérale dans le but d’amener les intéressés à avouer, d’une part, leur degré d’assimilation des idées du « Guide » et de leur endossement de ses idées, compte tenu de leur légitimité religieuse et de leur applicabilité et retombées politiques, et, d’autre part, leur arrière-pensée au sujet de la diversité politique (l’acceptation ou le refus de s’asseoir avec l’autre, croyants modérés non messianiques, libéraux de droite ou de gauche, l’autre confessionnel …).

Compte tenu de ces simples remarques, la Jama’a fait preuve d’irresponsabilité éthique, aussi bien devant l’opinion publique nationale qu’internationale, car elle se présente comme victime opprimée, alors que ce n’est pas le cas et, surtout, elle n’étale pas un programme politique positif qui dit ce qu’(elle peut ou veut faire, si elle se présentait en tant que telle aux élections. D’ailleurs, au-delà de sa critique des résultats des élections passées,- comme elle critique tout ce que fait le gouvernement -, elle n’a jamais dit qu’elle croit à ce mécanisme démocratique, car elle ne s’imagine pas constituer un parti politique comme les autres. Elle a un seul programme : l’instauration de la Khilafa, décrite dans un langage surréel par rapport aux termes mêmes de la révélation, comme l’interprète la majorité écrasante des Musulmans. Compte tenu de tout ce qui a été mentionné, le langage politique de la Jama’a ne doit tromper personne.

La Jama’a est une secte qui a réuni une petite minorité de personnes, ayant en commun un sentiment d’auto-suprématie puritaine et la quête du….déluge !