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Analyses

Comment faire face à Daesh, au Mali et au Sahel

Moussa Mara



Moussa Mara, ancien Premier ministre du Mali
Moussa Mara, ancien Premier ministre du Mali
Moussa Mara, ancien Premier ministre du Mali
Moussa Mara, ancien Premier ministre du Mali
C'est un acronyme qui effraie partout sur la planète. Le pseudo État islamique (E.I.), plus connu sous le nom de Daesh - en arabe : ad-dawla al-islāmiyya -, a supplanté Al-Qaïda en moins de trois ans et suscite aujourd'hui l'attention des leaders mondiaux. Il personnifie le terrorisme dans ce qu'il a de plus violent, de plus déterminé et, sans doute, de plus organisé. Il est apparemment animé par un projet politique, en tout cas il est perçu comme tel par les nombreux adeptes qu'il fait sous toutes les latitudes. Il dispose de moyens significatifs et, ce qui n'était pas le cas pour ses devanciers, semble avoir une ambition territoriale, ce qui donne de la consistance à sa démarche.

Daesh, c'est une organisation dotée d'un projet politique aussi simple que destructeur : faire le maximum de morts parmi ceux décrétés ennemis de l'islam (presque toute la planète y compris l'Arabie saoudite), conquérir le maximum de territoires et y faire régner les lois les plus dures apparemment tirées de la charia, résister et porter la destruction partout où cela est possible, surtout en Occident et parmi les occidentaux considérés de tout temps par les islamistes les plus zélés comme le mal absolu.

C'est simple et efficace car c'est fondé sur une organisation méticuleuse, bien calculée et servie par des moyens apparemment significatifs. Daesh, c'est un label qui charrie à son espace originel (Irak et Syrie) de nombreux combattants, dont des étrangers, parmi lesquels figurent sans doute des maliens. Tous attirés par ce projet destructeur ; tous, marginaux ou radicaux, terroristes court-termistes qui trouvent là un motif et une illusion du combat pour un califat mondial contre les « cafres », fantasmes de beaucoup d'entre eux. Daesh, c'est la mobilité et l'impression de l'omniprésence sur tous les théâtres terroristes (Moyen-Orient, Sahel, Maghreb, Nigéria, Indonésie, Somalie,...) alors que ce sont des organisations locales qui se placent sous son acronyme pour bénéficier de l'effet de mode et de la visibilité qui lui est associé. Cette mobilité et cette visibilité constituent des armes redoutables entre les mains des responsables de l'organisation. Ils sont contraints en Syrie et en Irak... et les voilà en Libye et au Sahel.

Vers la confrontation
Les grandes puissances semblent se préparer à une confrontation inéluctable avec l'organisation Daesh, afin de l'affaiblir en Libye après la campagne engagée contre elle dans le Golfe. Cette confrontation, jugée imminente par de nombreux spécialistes, sera musclée. L'objectif : détruire l'essentiel de ses forces et de son organisation autour de Syrte pour annihiler la double menace qu'elle constitue pour la Libye et son processus politique de sortie de crise, mais aussi pour l'Europe, seulement distante de quelques centaines de kilomètres des côtes libyennes. Cette action militaire importante a évidemment été anticipée par l'organisation, et elle a sans doute préparé ses ripostes. L'une d'entre elles, qui est utilisée en Syrie, est de disperser au maximum ses troupes, de se fondre dans la population et d'essaimer sur des zones larges et inhospitalières. Autrement dit de se mettre hors de portée des bombardements aériens et même des coups de boutoirs des forces spéciales terrestres. Daesh continuera à se battre sur le théâtre libyen mais est également susceptible de se répandre au Sud, dans la zone sahélienne qui présente, c'est le cas du nord du Mali, quelques opportunités d'implantation. Le nord de notre pays est faiblement contrôlé, étendu, avec des zones désertiques peu peuplées.

Le nord du Mali, un espace sous la menace
Le Nord du Mali sort de conflits avec de nombreux groupes armés occupant l'espace et qui ne sont pas intégrés comme une armée conventionnelle. Certains de ces groupes sont essentiellement unis par un instinct commun de survie, un opportunisme lié aux intérêts matériels (contrebande, trafics....), soucieux de se défendre contre des agresseurs. Comme par le passé, cela facilite l'implantation de combattants extérieurs, organisés, déterminés et ayant des moyens. Il est donc probable que des groupes ou des individus armés, venant de Libye ou de plus loin, soient tentés de venir s'installer au Nord du Mali, renforcer les groupes de terroristes, de bandits et de fauteurs de troubles et constituer ainsi des foyers d'insécurité majeurs. Cela sera une menace importante pour le processus de paix. Certes, il est improbable que cette donne se transforme en conquête territoriale au Mali comme on l'a vu en Irak, en Syrie ou en Libye, en raison de la présence de forces armées internationales sur notre territoire. Néanmoins, une exacerbation des violences, des attaques et des comportements violents pour faire dérailler le processus de paix est à anticiper, avec comme corolaire l'affaiblissement de l'État et le maintien du désordre. Autant de facteurs qui seront propices à la constitution de bases logistiques, de sanctuaires à partir desquels des attentats pourraient être projetés dans le Sahel ou en Occident. Quand on sait que Daesh disposerait d'armes chimiques, même en petites quantités, on devrait craindre le pire !

« Il ne faut pas sous-estimer la fascination des populations »
Il y a une menace Daesh, sur le Mali comme il y a une menace terroriste quasi permanente sur notre pays à travers la force d'attraction qu'elle constitue pour tous les marginaux, radicaux... La différence avec Daesh, c'est qu'elle vend l'illusion d'un État islamique fondée sur le rejet des autres, des puissances occidentales, ce qui attire ceux qui se sentent marginalisés dans le monde tel qu'ils se le dessinent. La force de Daesh, c'est qu'elle vend l'illusion d'une organisation islamique mondiale, au-delà des frontières, mue par la religion et elle seule. Cela attire vers elle, ce qui est grave pour notre pays, tous les radicaux de tout poil qui voudraient purifier la société, l'islamiser à l'extrême et en partie parce qu'ils ne s'y reconnaissent pas. Ces radicaux sont nombreux et difficilement identifiables. On les trouve dans nos medersas [écoles, tant laïques qui religieuses, ndlr], dans nos mosquées, au Nord comme au Sud, dans nos campagnes, dans nos villes, dans nos familles, dans nos ateliers. Certains sont cachés, d'autres sont visibles, certains portent la barbe, d'autres pas. En outre, avec un Internet facilement accessible y compris dans les zones les plus reculées, de nombreux concitoyens sont plus facilement manipulables.

Daesh chez nous ne se traduira sans doute pas par des hordes de blindés et de mitrailleuses lourdes qui déferlent sur une ville ou une partie du territoire, mais des dizaines de milliers de nos compatriotes - dans leurs maisons, leurs lieux de culte, au bord de leurs champs - partagent une certaine idéologie et sont plus ou moins prêts à s'engager dans le combat à leurs niveaux ou sur les champs de bataille, quand ils en auront l'occasion. Il ne faut pas sous-estimer la fascination des populations pour cette organisation qui se bat contre ceux qu'ils estiment être la cause de leurs malheurs ou qui sont selon eux les adversaires de leur religion. Prenons-y garde et imaginons comment nous en prémunir ou y faire face !

« Le dispositif Barkhane de la France pourrait être utile »
Comment faire face à une hydre de cette dimension, dont des tentacules sont peut-être déjà présentes parmi nous ? Le caractère aussi bien immédiat que diffus de la menace nous oblige à adopter plusieurs attitudes et à nous organiser pour les conduire de manière concomitante. Tous les segments de la société malienne et de l'environnement sahélien sont à mobiliser, sous l'égide de nos responsables publics pour faire face à un terrorisme de nouvelle dimension qui se profile à l'horizon et qui transformera sans doute nos modes de vie et nos relations sociales. Le plus tôt serait le mieux, dans ce domaine comme ailleurs, quelques minutes peuvent être déterminantes.

La sensibilisation de ceux qui s'apprêtent à ouvrir un front libyen contre le pseudo État islamique sera déterminante pour la suite. Ils doivent anticiper et préparer l'après-offensive contre Daesh en Libye, et notamment la dissémination des combattants dans le Sahel et les menaces supplémentaires créées par celle-ci sur nos pays. Ils doivent de ce fait s'organiser pour mettre en place un dispositif de renseignement, d'observation et de frappes pour limiter ce phénomène. Nous devons leur demander de mettre en place un dispositif massif de surveillance des mouvements, suivi d'interception pour détruire les tentatives de fuite vers le Sahel. À ce dispositif actif à la source devrait correspondre des initiatives de traitement à destination. C'est là où le dispositif Barkhane de la France pourrait être utile. Nos autorités doivent travailler de concert avec ce dispositif, mobiliser contre les terroristes, dans le cadre du G5 Sahel (idéalement) pour que de nombreuses initiatives de surveillance, de patrouilles, de détection et de traitement de ces menaces puissent être conduites. En agissant en amont et en aval de la menace, on réduira ses impacts.

Les forces armées maliennes (FAMA) doivent jouer leur partition dans la lutte contre le terrorisme. Pour ce faire, il est indispensable d'accélérer la mise en œuvre de l'Accord de paix et de réconciliation issu du processus d'Alger. Le désarmement, la démobilisation et l'intégration des groupes armés participent de la reconstruction des forces armées maliennes avec leur déploiement afin que le théâtre des opérations soit valablement occupé et sécurisé. Il est souhaitable que cela soit effectif d'ici à la fin de 2016.

Par cette avancée, on suscitera d'un côté la rupture nette entre les terroristes et trafiquants, et de l'autre les groupes armés dont certaines postures sont bien ambigües. La démobilisation des groupes armés et leur insertion partielle parmi les FAMA, éclaircira considérablement l'environnement sécuritaire au Nord. Nous aurons face à nous des forces hostiles à détruire, avec l'appui de la Minusma et de Barkane. Cela permettra d'engager enfin la seconde phase de la pacification du Nord du Mali, c'est-à-dire la lutte contre les groupes terroristes et les narco-trafiquants. C'est ce dispositif qui devra faire face à une éventuelle insertion de Daesh sur notre territoire. Accélérons sa mise en place et battons-nous pour que les éventuels combattants du pseudo État islamique ne viennent trouver le Nord dans une situation aussi confuse que celle en cours actuellement!

Le rôle central des services de renseignement
Les services de renseignement doivent être impliqués plus fortement dans la lutte contre le terrorisme et le trafic de drogue à travers une plus grande collaboration avec tous les pays frontaliers. Ils doivent disposer d'une meilleure connaissance de ces groupes et fonder leurs actions à partir d'analyse plus fine de ces groupes. Nos services doivent cartographier leur composition et les mouvements en leur sein, mieux utiliser le renseignement humain et travailler plus étroitement avec les éléments des groupes armés, afin de bénéficier de leurs connaissances et expériences de terrain.

La connaissance de nos militaires, de nos administrateurs civils, des élus locaux, des leaders traditionnels et des différents réseaux constitués sur cet espace doit nous permettre d'être aussi bien renseignés que ceux qui disposent des systèmes d'observation et d'espionnage les plus sophistiqués. Aucun moyen ne doit être sous-estimé dans ce combat et nous devons fortement soutenir nos hommes du renseignement dans leur action. L'issue de la bataille se jouera autant sur le terrain militaire que dans le domaine du renseignement. Nos services doivent également s'intéresser aux viviers terroristes, aux combattants nationaux dans leurs rangs ainsi qu'à ceux qui sont de retour ou susceptibles de l'être. Nous devons pouvoir inventorier toutes les menaces potentielles de collusion entre la société civile et les terroristes, mieux surveiller les lieux de radicalisation, partout sur le territoire, ficher et suivre les personnes à risque, les prêcheurs radicaux, tracer leurs mouvements de fonds ainsi que leurs activités sociales et religieuses.

Il est indispensable que les services de renseignement améliorent de manière significative la connaissance du monde religieux de notre pays et du Sahel, qu'ils suivent mieux les filières d'expatriation pour des études religieuses ainsi que les jeunes ayant emprunté ces dernières, ceux qui rentrent au bercail, leurs activités...Le recours à des spécialistes du monde religieux, aux sociologues, psychologues et autres experts permettant de décrypter les comportements et les risques s'avèreront indispensables. C'est à une véritable révolution qu'il faut convier notre dispositif de renseignement face à des menaces majeures comme celles-là. Les pays ayant cette expérience peuvent nous aider. N'hésitons pas à apprendre d'eux comme nous ne devons pas hésiter à sortir des sentiers battus pour améliorer notre système de renseignement.

"Ouvrir le chantier du statut de la religion et des leaders religieux"
Il faut plus de proximité entre l'État et le clergé ainsi que les organisations religieuses pour aider les services dans leurs activités. L'État doit mettre en place un cadre institutionnel approprié pour ce faire et créer des occasions et passerelles de collaboration. Il doit savoir mettre les leaders religieux en mission contre le radicalisme et toute tentation destructrice. Il faut une forte implication des leaders religieux pour enseigner et faire connaitre la religion, convaincre le corps social du langage non belliqueux et constructif de la religion. Ils doivent être mis en mission vers cet objectif à travers des programmes et dispositifs massifs, couvrant l'ensemble du territoire, particulièrement les couches sensibles, pour obtenir des résultats à moyen terme.

Nous devons aussi ouvrir le chantier du statut de la religion et des leaders religieux, leurs droits et devoirs, leur donner des canaux d'expression et établir entre les pouvoirs publics et les cultes des rapports de collaboration et de complicité qui ne sont en rien contraires à la laïcité. Il s'agit pour l'État d'intégrer la religion comme un facteur d'harmonie sociale plutôt que de l'ignorer et de pratiquer la politique de l'autruche qui nous conduira à une impasse. Il n'y a pas de moyens plus efficaces de lutter contre l'extrémisme religieux que la religion elle-même. Il faut emprunter cette voie de manière résolue.

L'État malien doit savoir traiter de la question de la place de la religion dans notre société et des rapports entre le religieux et le politique, entre le religieux et l'État pour établir des relations apaisées. Seules ces dernières permettront d'éliminer toute probabilité de rapports de forces et de confrontation. La religion est un hymne à la paix et à la vie, elle doit être promue et comprise comme tel. Nous ne devons pas en avoir peur, mais éluder les débats qui la concernent. L'État doit aussi ouvrir d'autres chantiers qui alimentent la collaboration intelligente avec les religions. Les comportements moraux dans la société doivent être encouragés, l'exemplarité des leaders est à soutenir, les bonnes mœurs sont à protéger, les enfants doivent être élevés de manière probe, l'action publique doit être conduite de manière honnête et efficace et surtout exclusivement au service des populations. Ce sont autant d'éléments qui aideront le pays à vivre sa foi et avec ses croyances de manière harmonieuse et non violente. Cela facilitera nos efforts pour extraire nos enfants de la tentation du diable et de l'extrémisme de toutes sortes comme celle de DAESH.

Nous ferons face à Daesh avec la force mais sans oublier l'intelligence et l'organisation et avec la ferme volonté de traiter de toutes les questions que le succès relatif de cette organisation pose à l'humanité.

La Tribune
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