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Analyses

Algérie : un statut quo précaire

Charlotte Guibbaud–Navaud



L’année 2011 n’a pas été une année de rupture en Algérie. Le pays a fait figure d’exception dans une région bouleversée par les « printemps arabes ». Il y a pourtant eu, dès janvier 2011, des révoltes dans l’ensemble du pays. Les manifestants ont bravé l’état d’urgence en vigueur depuis 1992 pour protester contre la baisse du pouvoir d’achat, touchés par la flambée des prix des produits de base (huile, sucre…). D’ordre social dans un premier temps, la contestation est devenue politique au fil des semaines. A coup de « système dégage », les manifestants souhaitaient, dans le sillage des « printemps arabes », mettre fin à un régime des plus opaques au Maghreb. Mais dès mars 2011, le mouvement s’essouffle ne parvenant pas à rassembler l’ensemble des forces contestataires, pour faire bloc contre le régime. En cause, des raisons à la fois historiques, économiques, politiques et sécuritaires.

L’Algérie, en marge des « printemps arabes »

L’Algérie de 2011 est encore profondément meurtrie par la période de la « décennie noire » qui a fait près de 200 000 morts entre 1992 et 2002[1]. Cette période sombre a immédiatement été comparée par les Algériens aux révolutions de 2011. Les émeutes en Algérie ont alors suscité une grande inquiétude parmi la population qui a eu, dès lors, peur de retomber dans la même spirale de violence. Ce lourd passif peut expliquer pourquoi les Algériens ont fait le choix de la stabilité en 2011, en gardant un pouvoir dont la tête de proue, Abdelaziz Bouteflika, incarne lui-même cette idée de stabilité par sa monopolisation du pouvoir depuis son arrivée en 1999[2]. Au niveau économique, la très bonne santé de l’Etat algérien a permis au gouvernement d’assurer la paix sociale par le biais de subventions publiques, grâce aux revenus issus de l’exploitation des ressources en hydrocarbure. De plus, l’éclatement de la société civile au sein de multiples associations, syndicats et partis n’a pas non plus favorisé la formation d’une force de contestation organisée. Enfin, l’encadrement policier de la société et la répression dont ont fait les frais les manifestants, ont fortement restreint les possibilités d’un soulèvement général.

Face à l’effervescence populaire, malgré tout bien présente en Algérie, le pouvoir a souhaité couper court à toute contagion possible en surexploitant le traumatisme vécu dans les années 1990, diabolisant les manifestants, minimisant leurs actions et niant l’existence d’une crise politique. Le régime s’est présenté comme un rempart face au chaos, comme il l’a fait depuis la fin de la guerre civile. Le président Bouteflika s’est alors exprimé, en avril 2011, pour annoncer des réformes politiques, économiques et sociales. Ces réformes, votées en 2012, établissent entre autres une nouvelle loi pour les partis politiques favorisant leur création, et une ouverture du champ audiovisuel au secteur privé. A cela s’ajoute une revalorisation des salaires et la levée de l’état d’urgence instauré en 1992. Quant à la réforme de la Constitution, elle n’est qu’annoncée. En réalité, aucun changement institutionnel n’est introduit en 2012. Cet immobilisme politique est alors explicite lors des échéances électorales, qui s’échelonnent entre 2012 et 2014.

Lors des élections législatives de mai 2012, les partis de la coalition au pouvoir, le Front de Libération National (FLN) et le Rassemblement pour la Culture et la Démocratie (RCD) sortent vainqueurs des urnes alors que les partis d’opposition, et notamment les partis islamistes obtiennent de faibles scores[3]. Ici, l’Algérie se pose à contre-courant des autres pays de la région (Tunisie, Maroc, Egypte) qui ont permis l’ascension de forces politiques islamistes au sein des gouvernements. Les élections présidentielles se tiennent en avril 2014 et consacrent la réélection de Bouteflika pour un quatrième mandat. Alors que le président est des plus affaibli depuis son accident vasculaire cérébral (AVC) en 2013, une partie de la société civile se mobilise[4] contre l’absurdité d’élire « un président en chaise roulante », dont les apparitions se font rares et suscitent les plus grandes rumeurs. Et pourtant, rien n’y fera, Bouteflika obtient 81,53% des suffrages, alors que la réforme de la constitution promise en 2011 se fait encore attendre.

La période entre 2011 et 2015 se caractérise par l’inertie du pouvoir politique algérien. Le vent de changement qui aurait pu naître en 2011 se fait toujours désirer. Les réformes ont été gelées par la longue absence d’un président malade[5]. Le quatrième mandat de Bouteflika, quant à lui, renforce l’image d’un système à bout de souffle mais qui ne veut rien lâcher pour autant, et ce dans la plus grande incompréhension des Algériens.

Quels regards porter aujourd’hui sur l’Algérie ?

La vie politique algérienne semble reprendre vie. Dès la fin de l’année 2015, deux signes semblent donner l’impression d’une effervescence du côté du palais d’El Mouradia. La réorganisation des services de sécurité algérien avec l’éviction du général Mohamed Médiene, dit « Toufik », à la tête du puissant Département du Renseignement et de la Sécurité (DRS) depuis 25 ans. Cela envoie un signal fort. La présidence reprend en main le pouvoir, qui était jusque-là distillé entre plusieurs centres de décision (la présidence, le DRS, l’armée), donnant l’impression d’un système de gouvernement opaque et flou. La mise à la retraite de « Toufik », « ce faiseur de présidents »[6] montre que le clan présidentiel s’affranchit du DRS, et gagne la guerre au sein de ce système politico-militaire contre les généraux de l’ombre. Le DRS est réaménagée en trois directions différentes, toutes les trois placées sous l’autorité de la présidence. De nombreux généraux sont mis à la retraite, d’autres sont condamnés et il en va de même au sein des officiers. La présidence fait le ménage. Deux condamnations ont été retentissantes. Il s’agit de celle du général major Medjoub, ex-chef de la Direction générale de la sécurité et de la protection présidentielle, condamné à trois ans de prison ferme en décembre 2015, et celle du général Hassan. Ce dernier, ancien chef de l’antiterrorisme au sein des services de renseignement algérien, a été condamné à cinq ans de prison en novembre 2015 pour « des délits de destruction de documents et d’infraction aux consignes militaires ». Le général, un très haut gradé, qui a incarné la lutte contre les islamistes armés pendant la guerre civile, n’est autre qu’une victime de plus de la « purge » menée par la présidence au sein du DRS. En effet, depuis son arrivée au pouvoir, Abdelaziz Bouteflika s’est attaché à réduire la puissance des généraux qui l’ont porté au pouvoir en 1999, afin de briser toute forme d’opposition au sein du sérail politico-militaire et de disposer pleinement de ses pouvoirs de décision.

L’autre signal intervient avec l’annonce fin décembre de l’avant-projet de Constitution promise en 2011. Après 5 ans d’attente, la troisième réforme de la Constitution sous l’ère Bouteflika est adoptée le 7 février 2016, presque à l’unanimité [7], par les parlementaires rassemblés en Congrès. Ces deux changements interviennent dans un laps de temps plutôt court, contrastant avec la période d’inertie entre 2012 et 2015. Ces décisions introduisent-elles de réels changements en Algérie ?

Changer pour que rien ne change

En réalité les changements initiés par le pouvoir depuis la fin 2015 ne bouleversent en rien la réalité politique du pouvoir en Algérie. La réforme constitutionnelle attendue depuis 2011 contient de nombreux articles qui laissent à penser que le régime ne concède rien. Outre l’article 51, des plus controversés, qui exclut les binationaux des hautes fonctions de l’Etat algérien, la réforme limite à deux mandats l’exercice de la fonction présidentielle. Si, en apparence, cette modification apparaît comme un pas en avant, elle n’est en rien nouvelle. En effet, cet article était déjà présent dans la Constitution avant d’être supprimée en 2008, pour que le président en exercice, Abdelaziz Bouteflika, puisse briguer un troisième mandat en 2009. Enfin, l’établissement du Tamazight comme langue officielle, après avoir accédé au titre de langue nationale depuis la révision constitutionnelle de 2002, n’est qu’une reconnaissance en demi-teinte de la langue berbérophone, puisque la langue arabe reste la seule langue de l’Etat algérien. Dès lors, la réforme constitutionnelle nouvellement introduite apparaît davantage comme un camouflet qu’une réelle avancée démocratique. Il en va de même pour la réorganisation du DRS. Le clan présidentiel met à l’écart le DRS afin de s’assurer d’être le seul décideur de la succession d’Abdelaziz  Bouteflika.

Que ce soit, la révision constitutionnelle ou le réaménagement des services de sécurité, ces deux décisions participent donc au même élan de la part du pouvoir politique algérien : anticiper et modeler l’après-Bouteflika. Même si le président Abdelaziz Bouteflika donne des signes positifs concernant son état de santé depuis le début de l’année 2016, à l’image du retrait de son micro miniature qui amplifiait sa voix, son avenir politique est des plus incertains. Le pouvoir anticipe le retrait du chef de l’Etat de la vie politique, en évinçant, d’une part les décideurs militaires présents au sein de l’ancien DRS, et d’autre part, en façonnant le futur pouvoir politique de son successeur grâce à la récente révision constitutionnelle. Tout cela dans le but de perpétuer le statut quo existant depuis 2011, en réduisant les enjeux du changement par l’intermédiaire de réformes parfaitement contrôlées.

Un pouvoir sous pression

Plusieurs facteurs contribuent à entretenir la peur des décideurs algériens qui veulent perpétuer le système existant. D’une part, la maladie du président, connue de tous, et d’autre part un contexte social au potentiel explosif non négligeable. Depuis les émeutes de 2011, le pouvoir entretien un discours régulier de jeter le discrédit sur les révolutions arabes. A commencer par le premier ministre, Abdelmalek Sellal, qui en 2014,  a comparé le « printemps arabe » a un moustique dont on peut se débarrasser grâce un anti-moustique [8], puis c’est au tour du directeur de cabinet de la présidence, Ahmed Ouyahia, en février 2016, de qualifier l’opposition politique du régime de « virus du printemps arabe [9] » dont l’objectif est de déstabiliser le pays. Cette métaphore du virus exprime parfaitement la crainte permanente des dirigeants de voir la population contester le pouvoir, à l’image des révoltes qui ont eu lieu dans  d’autres pays arabes. La société montre d’ailleurs des signes d’une effervescence qui, pour le moment, est contenue mais dont l’ampleur est réelle.

La situation sociale de la jeunesse algérienne est particulièrement inquiétante. Représentant près de la moitié de la population, les jeunes souffrent de la précarité et du chômage [10]. Malgré l’obtention de diplômes, les jeunes restent les plus touchés par le chômage. Leur manque de perspectives est immense. Depuis le début de l’année, les diplômé-chômeurs recourent à des moyens de contestation extrêmes dans plusieurs villes du pays, en s’automutilant devant les sièges administratifs régionaux, dans le but de réclamer du travail et des conditions de vie décentes. En parallèle, la vie est de plus en plus chère avec la hausse des prix des produits de base, qui ne cesse d’acculer les classes les plus défavorisées. Les inégalités sociales ne cessent de se creuser, tout comme la corruption et le clientélisme qui persistent au sein de la société. De tout cela, la jeunesse nourrie un sentiment d’injustice profond, d’autant plus qu’elle est consciente de la richesse de ce pays.

Le risque d’implosion sociale ne peut être sous-estimé par le pouvoir, d’autant plus lorsque les perspectives économiques algériennes se rétrécissent du fait de la stagnation des prix du baril de pétrole sur le marché mondial à un niveau des plus bas. Alors que plus de 90% des recettes à l’exportation algérienne proviennent de l’exploitation des hydrocarbures, représentant 70% du budget de l’Etat, l’Algérie va devoir trouver un moyen de pallier ce manque à gagner, vu qu’une remontée des prix du pétrole est loin d’être assurée pour l’année 2016. Les revenus pétroliers ont baissé de 70% en moins de deux ans. Si l’Algérie peut s’appuyer pour le moment sur ses réserves de change, celles-ci ont déjà fortement diminué depuis 2014. Des coupes budgétaires semblent inévitables au risque de rompre un fragile consensus au sein de la société.

L’année 2016 constitue donc une année pleine de défis pour le pouvoir algérien, qui souhaite se perpétuer dans un contexte de mécontentement social sous-jacent, de difficultés économiques, et de défis sécuritaires importants à ses frontières (Libye, Tunisie, Mali). Le système va devoir redoubler d’efforts pour se maintenir au pouvoir.


Cet article a été rédigé par Madame Charlotte Guibbaud–Navaud, chargée de mission au sein de la Compagnie Méditerranéenne d’Analyse et d’Intelligence Stratégique (CMAIS).

[1] A la fin des années 1980, les Algériens connaissent leur  « printemps », suite auquel le régime adopte une constitution qui ouvre la voie à une démocratisation. Les premières élections libres se tiennent en 1991 et permettent l’arrivée aux portes du pouvoir du parti islamiste algérien du Front Islamique du Salut (FIS). L’armée décide alors de reprendre les choses en main avant même le second tour des élections législatives, en interrompant le processus électoral. C’est le début de la guerre civile.

[2] Abdelaziz Bouteflika est élu le 15 avril 1999 à la tête de l’Etat algérien. A son arrivée au pouvoir il fait la promesse de mettre fin à la guerre civile et assurer la paix en Algérie. En septembre 1999, il fait voter la loi sur   la « concorde civile et pour la paix », présentée à la population par référendum, et qui offre une amnistie aux membres des groupes islamistes qui acceptent de renoncer à la violence armée, sous réserve qu’ils ne soient pas coupables de crimes de sang ou de viols. Cette loi, accueillie positivement par la population (98,63% des voix), est une première étape vers le retour de la paix en Algérie. Les actes de violence sont en forte baisse à partir de 2001.

[3] Le FLN, parti au pouvoir est arrivé premier lors du scrutin en remportant 221 sièges sur les 462. Le RND, parti du premier ministre de l’époque, est arrivé deuxième avec 70 sièges. L’alliance de partis islamistes (L’Alliance de l’Algérie Verte) est arrivée en troisième position avec 47 sièges.

[4] L’opposition au quatrième mandat de Bouteflika se composait de la coalition de cinq partis d’opposition et d’un collectif de la société civile « Barakat » formé le 22 février 2014. Ce mouvement de citoyens à appeler au boycott des élections et à une libéralisation de la vie politique et social. Ses manifestations ont été violemment réprimées (manifestations interdites, arrestations) et le pouvoir a mené une large campagne de discrédits à son encontre, accusant ses membres d’être des agents de l’étranger.

[5] Après son AVC, le président A.Bouteflika a été hospitalisé dès le 27 avril 2013 au Val-de-Grâce à Paris, avant d’être transféré à l’Institut Nationale des Invalides à Paris où il est resté jusqu’au 16 juillet 2013, date de son retour en Algérie.

[6] Mohamed Médiene est qualifié de « faiseur de présidents » car il a joué un rôle clef dans la démission du président C.Bendjedid en 1992, dans l’élection de M.Boudiaf, de Liamine Zeroual et dans l’arrivée d’A.Bouteflika en 1999 à la tête de l’Etat, et dans sa réélection en 2004. Il représentait les décideurs de l’ombre en Algérie.

[7] La réforme de la Constitution a été adoptée par une large majorité : 2 votes contre et 16 abstentions sur les 499 parlementaires réunis en Congrès le 7 février 2016.

[8] Lors d’un meeting de campagne pour les élections présidentielles de 2014, Abdelmalek Sellal, directeur de campagne d’A.Bouteflika a qualifié le Printemps arabe de « moustique qu’on va éliminer avec le fly-tox. On va utiliser tous les produits nécessaires pour le stopper. Notre objectif est de contrer les manipulateurs ».

[9] « Si les réalisations de Bouteflika sont là, nous faisons face à des défis majeurs. Malgré la fin de l’épisode du printemps arabe, son virus demeure. Des gens veulent déstabiliser le pays ». Propos tenus par Ahmed Ouyahia le 20 février 2016 lors d’un meeting du RND à Skikda.

[10] D’après les chiffres de l’Office national des statistiques algérien (ONS), le chômage a atteint 11,2% en septembre 2015 contre 10,6% en 2014. Il touche 29,9% des jeunes âgés de 16 à 24 ans, contre 25,2% l’année précédente.

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